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ARTICLE
Francis Arguin-
Modèles à suivre
Exposition au centre d'artistes Regart
par Pascale Bédard
24 février 2010
Suivre, au propre comme au figuré, c'est se conduire sur la même route. « Je te suis » : je te succède, je suis derrière toi, je m'accorde à ton rythme ou je te comprends, je suis d'accord, je te prends pour modèle.
Un modèle, c'est ce vers quoi l'on tend, en comportement et en apparence ; le modèle, c'est la forme alpha sur laquelle se moduleront les suivantes.
Modèles à suivre : faire comme, courir derrière ou prendre en prototype.
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Un prisme de papier, plus grand que moi, attend ma curiosité derrière la porte du collectif Regart. C'est un grand objet de papier, qui évoque à la fois l'hélicoptère et la tête de son occupant : un visage y est dessiné, portant les lunettes caractéristiques de celui qui conduit en altitude un engin volant. Une accumulation de planchettes de bois peintes coiffe le module telle une hélice un peu chaotique ; des roulettes le relient au sol et des traces de petits pneus s'étirent jusqu'au fond de la salle. L'engin a arrêté son mouvement juste là, si mouvement il y a eu. Ce qui pourrait être une piste d'atterrissage, long ruban blanc et noir, se trouve à côté. Elle est non pas étendue, mais ramassée sur elle-même comme un tas de cordes, piste désormais impossible à suivre.
Tout ce papier, la finesse du dessin, cet amas de planches, la structure aérienne, font en sorte qu'on se tienne dans le territoire d'une certaine fragilité ; tout semble précaire, mais le volume est imposant. Même impression devant l'autre sculpture de Francis Arguin, dans le fond de la salle : un autre volume de papier, rectangulaire, évoque une superposition de matelas sur une plateforme, avec motifs de surpiqûres sur les côtés et couvertures métallisées sagement pliées et pilées sur un coin, comme si l'on s'apprêtait à faire le lit. Mais la structure est bancale, elle penche sur un côté, elle est trop haute pour qu'on ait l'idée de s'y étendre ; elle ne dit pas ce qu'elle dit qu'elle est, elle se nie, elle n'est pas plus la représentation de matelas que la pure présence d'une œuvre graphique. Pas de flaflas : c'est un dessin aux lignes fines et épurées, c'est une installation aux arêtes claires et sans surpiqûres que présente ici Francis Arguin.
Des plafonds de la salle s'égoutte néanmoins une substance liquide et suspecte, entre boue et glace napolitaine, sous la forme de découpes de bois suggérant un dégoulinement épais et appétissant, brun chocolat et rose nanane. La substance s'est probablement répandue lorsqu'un malappris a lancé son cornet de molle dans l'hélice de la machine lors de l'atterrissage : que de spéculations inutiles, effet d'un esprit qui cherche à expliquer plutôt qu'à voir, car la forme est là sans qu'un scénario la précède ; car il n'y a rien à montrer puisqu'il y a tout à voir.
La deuxième salle, toute petite, peinte en noir, présente un étrange incendie de papier : mur de sacs bruns ornés, chacun d'eux, d'une petite flamme rouge en carton. On est dans un temple, dans un drame ou dans un rêve, peu importe, comme dans toute la galerie, la présence se suffit à elle-même : on est dans un poème.
C'est une installation généreuse : l'espace est comblé, on est dans l'abondance ; rien n'est laissé pour compte dans ce travail de Francis Arguin, ni la finesse de la réalisation ni l'originalité de l'invention. Ces formes sont « toutes là », comme on le dit familièrement, elles prennent leur place et surprennent le visiteur. Mais c'est en toute modestie qu'elles s'imposent, sympathiques et délicates : elles en imposent plus qu'elles ne s'imposent, et l'on se sent bien chez elles. La pièce de « l'incendie » m'a particulièrement chauffé le cœur.
J'ai donc suivi Francis Arguin. L'intellection à la remorque de la perception, j'ai suivi l'homme-hélico avec un amusement tout confirmé par la glace au chocolat coulant du plafond et la piste de course en tapon. La perception libérée de l'intellection, j'ai suivi la chute imminente de banquises de papier, texturées de fins motifs dessinés, appréciant leur complétude épurée. J'ai suivi le chemin ouvert par le mur enflammé en déprenant ma pensée de tout a priori pour entrer dans la présence nue d'une image-volume saisissante de simplicité, à laquelle aucune explication ne s'avère utile : suivre, c'est alors saisir d'un coup. S'il fallait décoder l'histoire, comme le suggère le carton d'invitation, il y aurait tant de pistes, tant de détours et tant de possibles pour lier ces moments divers de l'installation de Francis Arguin que, pour ma part, je préfère le suivre sans y penser, ce qui pour moi, habituée à chercher la raison de tout, est le meilleur scénario. Modèles, donc.
Photo : Marie-Kim Lavigne
site de Francis Arguin
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