Punctum arts visuels, La revue Web sur le Québec
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ARTICLE

Amélie Laurence Fortin
et Blaise Carrier Chouinard-
Chuchotement primal
Exposition au Lieu, centre en art actuel

Each man
has a way to betray
the revolution
This is mine

Leonard Cohen

Amélie Laurence Fortin et Blaise Carrier Chouinard, Le Lieu, centre en art actuel Le Lieu, Québec, le vendredi 2 avril 2010 : la porte ouvre sur un fatras. On entre dans un espace instable. De là à ici : faire le tour. D'une pièce à l'autre : orbite indéterminée. La tranquille révolution du satellite-spectateur est trahie. Cet agencement de nouveaux décombres joue avec des forces attractives qui se bousculent. Interférences dans la trajectoire, obstacles, blocs erratiques, ordre alternatif, nouvelle cosmogonie.

Le projet Chuchotement primal réalisé par Amélie Laurence Fortin et Blaise Carrier Chouinard se présente comme le théâtre hétéroclite d'une nouvelle tendance de l'art contemporain à Québec. Entre éléments de décors étranges et personnages monstrueux se profile une absurde et terrible tragédie comique. Comme le drapeau sur la Lune, Marco Polo en Chine, Diogène dans son tonneau, cette exposition pose les bases de nouveaux mythes. Cependant, loin de faire tabula rasa d'une certaine tradition artistique d'une possible culture occidentale, les artistes en font le substrat d'une casuistique du rire. Le grotesque et la caricature étayent allègrement leurs références saugrenues aux époques révolues, ou à venir !

All that jazz ! L'escalier-piano aux accents Chicago's fifties joue un crescendo de sandwichs coulants ponctué de minuscules monolithes métronomiques !

Le serveur-pianiste érigé en statue au socle fleuri propose son impuissance : boursouflures vertes en place de mains et tête, inutiles appendices à l'expansion démesurée ; mutations prodigues d'un être candide !

Le sphinx sur quatre pattes sourit d'un air caustique. Fi des énigmes ! Voilà un bidet doré où se laver le fion : les fèces sont des filons d'où s'extraient des lingots !

Atlas aux forts pieds révèle son étrange mécanique. Sur un sol pentu, il porte le monde - vieilles montagnes, vieux trucs - à même sa charpente, et une perruque !

Une bûche d'un autre monde repose dans son contexte. Frappé par la hache dorée d'un bûcheron précieux, son cortex pourri lui pend au bout du pieu !

Une clôture ferme le lieu, y reposent les instruments de la Passion : un masque et une queue pour les lamentations. Le trou du voyeur y est aménagé afin que le blagueur puisse se sustenterû!

Triomphants, en surplomb, trônent les body builders aux muscles huilés esquissés au crayon. Avatars décolorés qui portent les fleurs de leur victoire surannée !

Une femme au regard torve et doublé verdit dans son cadre baroque à l'entrée de cette mise en scène notoire. À moins que ce ne soit un miroir !

Enfin, plane sur ce lieu béni l'aura d'une autre utopie : Artisania ! ses fleurs moribondes !

L'exposition Chuchotement primal prend fin où commence l'analyse. C'est sur la limite du sens que se meuvent les interventions de ce duo impromptu d'artistes multidisciplinaires : d'une part les références significatives aux mondes dans lesquels ils évoluent, d'autre part la faillite du sens - l'absurde - qu'elles produisent dans une forme et un contexte nouveaux menant à une plongée dans la matière même des oeuvres. Le matériau, dans sa présence active, parle ici pour ce que le discours ne dit pas. Aussi cette mise en scène prend-elle la forme d'une mascarade. La mascarade exprime ce qui ne peut être réel en dehors de sa propre manifestation. Les objets et les gens, les traditions et les mythes prennent une autre image, se travestissent, accomplissent leurs impossibilités. Le matériau comme déguisement, camouflage, transformation, métissage, perturbation. Ainsi se présente la révolution contre la révolution. Là où s'établit un nouvel ordre unanimement reconnu se produit un dérèglement des apparences qui agit sur les fondations mêmes du système. C'est dans cette dynamique de fête et de carnaval que s'inscrit cette manifestation de l'art actuel.

L'idée du titre nous ramène cependant à la tranquillité et au doute. Il faut y voir une résistance qui ne se dit qu'à demi-mot. Ce chuchotement est un rire étouffé de cancre qui exténue le professeur, l'ordre patent d'une véritable mutinerie. Et son éclat porte en dehors des mots.

Photo : Christian Messier

Exposition Chuchotement primal
Le Lieu, centre en art actuel

Du 26 mars au 18 avril 2010

Le Lieu, centre en art actuel

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