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Petites vies, petites misères...
Carole Epp à Matéria dans le cadre de la Manif d'art 5

De loin, on pourrait présumer d'un kitsch affligeant. De petites figurines en pâte fimo. Du pur « Made in China ». Bien entendu, l'impression ne résiste pas, car dès qu'on s'approche, le kitsch, le stéréotypé, le bibelot, tout cela acquiert une toute autre dimension, critique et coup de poing. Jusqu'au 30 mai, la galerie Matéria présente, « A Collection of Small Miseries », de l'artiste saskatchewannaise Carole Epp. Exposition qui, résolument, vous enlève lunettes roses et illusions sur la société occidentale contemporaine.

35 figurines ou groupes de figurines sont disséminées dans la galerie. Mises en scène du tragique et du pathétique aux titres évocateurs, puissants et troublants. Une fillette enfermée dans une cage, entourée de cœurs prêts à être piétinés. « So This Was Domestic Bliss? ». Un photographe, penché sur un être décharné et mourant, attend le moment parfait pour prendre son trépas en photo, entouré de deux vautours qui attendent eux leur festin. « He Maintained An Ethical Distance ». Ouch! Vraiment. Deux personnages, sur une toute petite planète. Le premier, est maigre, près de disparaître. L'autre, un lapin, est son contraire : gros, démesuré. Entre les deux, un cordon ombilical. Le deuxième se nourrit à même le premier. Et la terre, toute petite qui craque sous ce poids est sur le point de s'effondrer. « More Connected Than They Realized ». Deux fœtus, connectés à un cordon ombilical. La fillette est liée à un squelette. Le garçon à un fusil. « Nature and Nurture ». Grincement de dents.

Je le répète : ouch! Parce que le premier coup d'œil est trompeur, parce que le visuel de ces figurines ne laisse pas augurer un message aussi percutant. Parce qu'on ne s'y attend pas. Et qu'en aucun moment, on ne pourrait anticiper ce qui se présente à nos yeux et à notre esprit. Carole Epp joue avec ses figurines. Elle joue sur l'innocence apparente de leur aspect enfantin. Sur le caractère critique des messages et des titres. Chacune des œuvres se déploie dans une apparente mièvrerie qui cache (ou montre) toujours un travers. Individuel et/ou collectif. Qui contraste avec cette dite innocence. Contraste qui amplifie la dureté des propos.

Après avoir encaissé le choc, on se laisse aussi gagner rapidement par la réflexion que Carole Epp nous propose. Une réflexion qui, si elle peut être dure, ne sombre pas dans un moralisme trop bien intentionné. Au contraire. Epp oriente notre regard. Elle nous questionne, nous assène nos vérités au visage, mais elle ne présente pas de solution facile ou de réflexions idéalistes à l'eau de rose. Elle évite le tape à l'œil, et sait conjuguer clarté et questionnement. Elle nous force à contempler nos travers, oui. Et nos perversions, nos erreurs, les abus auxquels nous sommes très capables de nous livrer. Elle nous enlève nos lunettes roses, et nous force à regarder de près la conséquence de notre hypocrisie. Elle nous montre la guerre, l'environnement, la perte de nos rêves, l'envers du conte de fée, ou le cauchemar du rêve. Nos relations de pouvoir, de domination, notre violence... Elle critique notre conformisme. « Since They Were All Jumping ». Notre nouvelle religion qui s'articule autour des temples de la consommation : « What Would Jesus Buy ? ». Notre culte des apparences, notre superficialité, avec « Faking It the Best He Could », qui nous montre un garçon en train de se fabriquer une paire d'ailes d'ange.

La critique de Carole Epp est d'autant plus percutante qu'elle est présentée dans un vocabulaire qui est normalement étranger à ce type de propos. Les figurines sont en céramique : terre cuite, porcelaine. Dans un médium traditionnellement associé à l'utilitaire, ou aux arts décoratifs, mais qui, ici, est carrément détourné des fonctions auxquelles on l'associe. D'autant plus que, conjugué à un caractère kitsch et bon enfant, il sert à amplifier la portée du message. Même, on sent que l'artiste a cette volonté de confondre le spectateur, afin de le surprendre au détour. Son esthétique est trompeuse : couleurs vives, petits bonshommes tout mignons, poupées, thème de l'enfance. Apparence d'objets décoratifs pas si innocents, produits en masse et vendus dans tous les magasins à 1$ de ce monde occidental. D'objets « décoratifs » de salons ringards, les figurines de Carole Epp deviennent des objets pas si artisanaux, qui interrogent notre rapport à notre société. L'artiste détourne la fonction de ces objets, ou à tout le moins la perception qu'on en a et, de fait, pervertit notre candeur. Elle nous aide à enlever le manteau de fausse innocence que l'on revêt lorsqu'on cherche à se convaincre que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.


Carole Epp à Matéria
dans le cadre de la Manif d'art 5

jusqu'au 30 mai 2010

Centre Matéria
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