Entrevue avec Sarah Bertrand-Hamel
Photo : Sara Lagacé, 2011 Fnoune Taha Ce qui est frappant dans ton travail, Sarah, c'est cette méticulosité à fragmenter la matière et la composition de tes tableaux avec bien souvent une mise en abyme des éléments. Peux-tu expliquer ta manière de procéder sur le plan plastique pour construire ces effets que tu donnes à voir dans tes tableaux et tes aquarelles ? Sarah Bertrand-Hamel Il y a plusieurs manières de procéder, mais il y a toujours des morceaux ; mes images sont des casse-têtes. Dans Considérations partielles, l'image est mise en abyme : elle est image de l'image, puis image de l'image de l'image, et ainsi de suite. Les aquarelles de cette série sont fabriquées en sections. Je peins de petits fragments indépendants que j'assemble ensuite en les cousant. Je m'absorbe complètement dans ces parcelles sans considérer l'ensemble. C'est pourquoi il y a au final des disjonctions : d'un bout à l'autre, les couleurs et les tons ne correspondent pas exactement, les lignes se brisent. Comme l'image obtenue est reprise dans la subséquente, ces ruptures sont transposées, représentées suivant une nouvelle grille de fragmentation. La succession des découpages est apparente et le motif des clivages, de plus en plus compliqué. C'est lui qui m'intéresse, beaucoup plus que l'image initiale. Cette dernière rapetisse et se brouille. Je la répète pour la voir disparaître. ![]() « Le salon, Guadalajara », 2008, aquarelle sur papiers cousus, 92 x 136 cm (1er élément de la série Considérations partielles) ![]() « Le sous-sol, Belgo », 2010, aquarelle sur papiers cousus (détail du travail en cours), 68 x 91,5 cm (3e élément de la série Considérations partielles) Fnoune Taha À la manière de J.M.G. Le Clézio dans son livre L'extase matérielle où l'auteur décrit les petites et grandes choses qui font notre monde, j'ai l'impression que tes œuvres déconstruisent l'évidente apparence de notre environnement. N'as-tu pas peur de te lasser justement de cette analyse du temps et de l'espace dé-fractionnés que tu opères dans ton travail récent ou est-ce simplement une manière pour toi d'étirer le temps à l'infini dans la perception du spectateur ? Sarah Bertrand-Hamel Ce que je trouve beau avec Le Clézio, c'est qu'il est amoureux des détails. Moi aussi. Il raconte que c'est en observant les toutes petites choses autour de nous que nous arrivons à comprendre, à saisir l'ampleur et la complexité de la matière et de l'existence. Comme il le dit : « Ça vous jette à terre et vous fait adorer. » Je suis fascinée par l'unicité. Chaque chose est admirable, singulière et composée ; un multiple qui apparaît. Tout est mouvant, s'agglomère ou se dégénère, implose ou explose, se ramasse ou se répand. Je déconstruis et reconstruis, re-déconstruis et re-reconstruis comme l'enchaînement des événements. Je cherche à représenter le mouvement du monde, ce qui advient constamment et ne cesse de changer. Il y a dans mes espaces fragmentés, en effet, une envie de faire sentir l'image impossible de l'infini. ![]() « Maquette, atelier du VA » (détail), 2010, graphite et crayon sur papier, 76 x 56 cm (5e élément de la série Considérations partielles) Fnoune Taha Aussi, tu expliques dans ta démarche artistique que le « portrait constitue l'assise thématique de [t]es recherches ». Pourquoi choisir sa propre figure comme élément d'étude formelle ? Ne penses-tu pas que le portrait en peinture, et notamment l'autoportrait, est une thématique épuisée ? Sarah Bertrand-Hamel Quand j'ai commencé à dessiner, très jeune, je voulais représenter les gens que je connaissais. Puis, je me suis mise aux autoportraits, un peu parce que j'étais un modèle toujours disponible, mais surtout parce que j'espérais parvenir à me voir de l'extérieur, à me regarder moi comme une autre. Je me suis progressivement éloignée de ma propre figure. Je me suis aperçue que ce qui m'attirait, c'était le particulier : cette personne-là, cette chose-là, précisément. La dernière entité que j'ai portraiturée est une tache bleue. Je ne crois pas que le portrait puisse s'épuiser. ![]() Un cas bleu et une observation, 2, 2010, aquarelle, graphite et crayon, 43 x 28 cm Fnoune Taha De nos jours, l'art est davantage exposé dans le cube blanc et soyeux des centres d'art. En 2010, tu montres une photographie de tes œuvres exposée dans le sous-sol décrépit de l'édifice Belgo à Montréal. Est-ce que tu peux nous parler plus en détail de ce choix d'exposition ? Sarah Bertrand-Hamel C'est un déplacement et une mise en scène. Je voulais l'image de l'image dans un lieu : une histoire. Les œuvres voyagent et se transforment selon ce qui est autour. Le sous-sol du Belgo, avec ses murs qui se défont, raconte, en le rendant visible, le passage du temps. La décrépitude révèle l'accumulation des traces, la superposition des surfaces des états passés. Ce que j'ai dessiné se mêle à l'usure, au dessin des craquelures, et la tache à l'aquarelle correspond aux éclaboussures sales. Je relativise et je tente de faire valoir à la fois l'importance et l'équivalence de tout. ![]() La disparition du portrait (détail), 2010, graphite sur papier, 76 x 56 cm Fnoune Taha Merci à Sarah pour sa collaboration ! Site Web de Sarah Bertrand-Hamel Autres articles |
Annoncez ici Inscrivez-vous à la liste d'envoi Faites un don à Punctum arts visuels |
|
-
Punctum arts visuels -
expositions -
articles -
vidéos et reportages -
portfolios d'artistes -
appels de dossiers -
ressources pour artistes -
© Punctum arts visuels |
|