Punctum arts visuels, La revue Web sur le Québec
Paul Brunet

Apocalypso
Entrevue avec Paul Brunet




Punctum

Ça fait déjà un bon moment que l'on se connaît, et je t'ai toujours vu peindre. Mais depuis que tu as pris les rênes de l'événement Pan ! Peinture avec Guillaume Clermont, j'ai l'impression que c'est avec un étendard et un porte-voix que tu annonces ton engagement envers cette pratique. Pourrais-tu nous parler de cet engagement pour la peinture ?

Paul Brunet

Effectivement, j'ai toujours trouvé cela important que la peinture fasse partie du paysage de l'art contemporain au Québec. Jusqu'à récemment, il était plutôt rare de voir des expositions de peinture dans les centres d'artistes. Ces lieux considérés comme les instituts de recherche en arts visuels considéraient moins les peintres comme des chercheurs à cause de la possibilité de la peinture à tendre vers un marché commercial et, ne voulant pas empiéter sur le territoire des galeries privées, ils ne s'en sont simplement pas intéressés, ou du moins dans plusieurs des centres. Pourtant, plusieurs peintres consacrent leur pratique à la recherche et sont loin d'avoir à l'esprit de commercialiser leur travail.

Les peintres de recherche se retrouvaient donc sans espace d'exposition parce que, d'une part, ils étaient pris pour des artistes commerciaux et, de l'autre, leur production était trop imprévisible pour que des collectionneurs et des galeristes se risquent à les prendre sous leur aile. Quelques fois, certains galeristes audacieux ont osé miser sur ce genre d'artistes, mais ce n'est pas une majorité, surtout au Québec où le marché de l'art est plutôt pauvre.

Cependant, j'ai remarqué que les centres d'artistes semblent s'ouvrir progressivement à ce retour de la peinture en art contemporain, et cela m'enthousiasme vivement. Je suis toujours surpris lorsque mon dossier est retenu pour que j'expose chez un centre d'artistes, et cela m'encourage à continuer à lutter afin que la peinture actuelle maintienne une place aux côtés des autres pratiques au Québec.

Les événements sérieux dédiés à cette discipline ne font qu'augmenter depuis quelques années. Peinture fraîche organisé par la galerie Art Mûr, qui présente de jeunes peintres universitaires, est un bon exemple, ainsi que le symposium bisannuel Pan ! Peinture et le tout récent Peinture extrême à Montréal. À titre d'autres exemples appuyant mes propos, j'ajouterai que, cette année, Pan ! Peinture a évalué 115 dossiers en vue de sa troisième édition. C'est énorme pour un événement aussi jeune. Ces quelques faits nous prouvent qu'il y a toujours une place pour la peinture contemporaine au Québec et que celle-ci est plus vivante que jamais.

Punctum

Tu es maintenant représenté par la Galerie Laroche/Joncas à Montréal. Considères-tu qu'elle fait partie des galeries audacieuses dont tu parlais ? Je dis cela parce qu'il est assez évident que ton travail se range davantage du côté de l'art de recherche que de la recette sans risque et séduisante pour les acheteurs non avertis. J'imagine aussi que cette galerie, quoiqu'elle soit assez jeune, a un réseau d'acheteurs que ton travail pourrait éventuellement intéresser ?

Paul Brunet

Oui, je crois que la Galerie Laroche/Joncas est audacieuse, sinon je n'aurais pas cherché à y être représenté. Je crois beaucoup en cette galerie et en ces propriétaires, André Laroche et Louis Joncas. Leur approche est très authentique et engagée envers l'art contemporain. Ce ne sont pas que des hommes d'affaires, mais des gens passionnés qui cultivent un profond intérêt pour l'art et son avancement au Québec. Pour moi, c'est très important dans mon association avec eux.

Je trouve aussi que cette galerie se démarque de plusieurs autres, entre autres par le choix des artistes qu'elle représente. Souvent, je trouve que les galeries misent sur certains styles ou tendances, mais chez Laroche/Joncas, il y a une grande diversité, et tout est en accord avec l'intuition des galeristes. De plus, contrairement à d'autres misant plutôt sur des artistes locaux, Laroche/Joncas est ouverte sur l'international. Les artistes ont donc souvent des approches différentes de celles du Québec. La Galerie s'intéresse aussi aux foires d'art contemporain se déroulant un peu partout dans le monde, ce qui l'aide à étendre son réseau sur le plan international. Je crois que cet aspect demeure très important et est toujours à développer pour les galeries et événements d'ici afin que le Québec puisse un jour se faire une place dans un marché de l'art plus important.

La Galerie cultive un réseau d'acheteurs qui pourrait éventuellement acheter mes œuvres, mais ce n'est pas parce que l'on travaille avec une galerie que les ventes sont assurées. Malheureusement, les investisseurs et collectionneurs se réfugient souvent davantage vers les valeurs sûres que vers les œuvres d'artistes en début de carrière. C'est comme cela en art, et il faut être persévérant et tenace pour réussir.

Sinon, je dois dire que j'ai une superbe relation d'amitié avec André Laroche et Louis Joncas, et je l'apprécie beaucoup. J'aime bien collaborer et m'impliquer pour la Galerie. D'ailleurs, je suis commissaire invité pour l'exposition collective Compossibilité(s) qui se déroulera du 16 février au 19 mars 2011.

Punctum

Nous aurons bientôt la chance de voir tes œuvres au centre d'artistes de Lévis Regart, sous le nom Apocalypso. Nous connaissons déjà ton travail en peinture pour l'utilisation de signes de la culture populaire que tu récupères pour les colorer en aplat, avec des teintes très contrastées, délimitées par de gros traits noirs. On dirait presque des cahiers à colorier.

J'aimerais que tu me parles de cette interrelation entre les couleurs et les signes culturels, par exemple le fameux lapin d'Eduardo Kac, Alba, dévoré par un aigle, qui pourrait connoter l'emblème de plusieurs empires dont celui des Américains.

Paul Brunet

Paul Brunet

En premier lieu, je dois dire que mon travail a changé au cours des dernières années. J'utilise de moins en moins d'icônes de la culture populaire. Je travaille toujours avec des images qui proviennent des médias de masse, mais leur intégration est plus subtile qu'avant. L'idée de détournement y est toujours importante, mais elle ne prend plus autant de place. J'aime mélanger des images déjà existantes à celles que je crée afin d'y faire des scènes qui au final seront plus personnelles. Le fait d'enlever progressivement les icônes populaires de mes tableaux au profit d'images proches de moi et de mon quotidien change considérablement le propos narratif de mes tableaux. Cette narration, aux limites de l'autofiction, contribue maintenant davantage au sens du tableau qu'auparavant. Elle vient donner une emphase au monde étrange et inquiétant qui est représenté dans mes tableaux.

Pour revenir à ta question sur la couleur, je dirais que son interrelation avec l'aspect narratif de l'œuvre est ce qui singularise le plus mon travail. La couleur est un monde passionnant, et c'est l'aspect auquel je me consacre le plus. Dans mes œuvres, la couleur joue le rôle qui consiste à désamorcer le propos dramatique des images. La plupart du temps, mes tableaux mettent en scène une tragédie ou un drame. Par l'utilisation de certaines harmonies chromatiques inusitées, cette tragédie ou ce drame se teindra d'un humour louche et grinçant qui lui donnera un sens absurde et ironique. En gros, la couleur amène un sens de plus aux formes et aux signes, d'autant qu'elle ne coïncide pas nécessairement avec la couleur originale des représentations.

Punctum

Et à quoi peut-on s'attendre avec Apocalypso?

Paul Brunet

L'exposition Apocalypso présentera un corpus de tableaux sur lequel je travaille depuis quelques années. Plusieurs de ces tableaux ont été exposés à Rimouski, à Rouyn-Noranda, à Montréal et dernièrement à Toronto. Étant très attaché au milieu des arts de la ville de Québec, je suis très heureux de pouvoir enfin y présenter mon travail, car ma dernière exposition ici remonte à Contresens dans l'espace de La chambre blanche en 2007.

En plus de la joie que j'éprouve à exposer dans ma région, je suis très honoré de le faire à Regart, centre d'artistes auquel je suis très lié. En 2009, j'y ai travaillé comme coordonnateur et j'ai ainsi participé à sa restructuration, qui à l'époque devenait nécessaire. Depuis mon passage, le centre a très bien évolué et attire un plus grand public venant du milieu des arts de Québec, à cause sans doute de sa programmation qui grandit toujours en qualité. C'est donc pour moi une très grande fierté d'y exposer mes œuvres.

J'y présenterai donc un corpus de tableaux réalisés entre 2008 et 2011, dont deux inédits. Le titre Apocalypso souligne le caractère tragicomique des toiles ainsi que l'idée de la fin du monde. Les gens qui visiteront l'exposition seront confrontés à un univers satirique questionnant l'impact des images médiatiques sur leur imaginaire. Ils verront des tableaux dont l'aspect graphique, très proche de l'esthétique de la bande dessinée, est associé à de riches effets de matières et de couleurs provoquant des espaces picturaux oscillant constamment entre bidimensionnalité et tridimensionnalité. Apocalypso invitera les visiteurs à plonger dans une narration étrange, mais aussi, je l'espère, dans une réflexion esthétique sur le médium de la peinture.

Merci à Paul Brunet !

Cooke-Sasseville Site de Paul Brunet

Paul Brunet
Apocalypso
du 20 janvier au 20 février

Regart centre d'artiste en art actuel
48, côte du Passage, Lévis (Québec) G6V 5S7
Téléphone : 418 837.4099
Courriel : regart@qc.aira.com
www.centreregart.org

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