Punctum arts visuels, La revue Web sur le Québec



Nicole Gingras

Nicole Gingras, commissaire de la Manif d'art 6, 2011
Crédit photo : Manifestation internationale d'art de Québec, Daniel Vandal.


Entrevue avec Nicole Gingras, commissaire de la
Manif d'art 6




Fnoune Taha

Aujourd'hui, la figure du commissaire est connue et revendiquée par de multiples personnalités, autant au sein de l'institution muséale qu'auprès de travailleurs culturels indépendants. À cette figure complexe de l'art actuel qui se définit tant sous les chapeaux de critique d'art que d'auteur d'exposition, comment définirais-tu plus précisément le rôle du commissaire en Amérique du Nord ? Simple point de rencontre entre œuvre d'art, artiste et public ou, plus encore, figure incontournable du paysage artistique ? Dernièrement, tu as reçu le prix Commissaire de l'année lors du Gala des arts visuels de l'Association des galeries d'art contemporain à Montréal. Qu'est-ce que cela signifie pour toi ?

Nicole Gingras

Il y a plusieurs aspects dans ta question. Le travail du commissaire, ses responsabilités, son rôle ont beaucoup changé depuis les vingt ou vingt-cinq dernières années. Le fait qu'on étudie certaines expositions ou qu'on s'attarde maintenant dans les universités à l'œuvre d'un commissaire y est pour beaucoup dans la compréhension de la complexité de ce travail et dans la réflexion inhérente à la pratique du commissaire.

On pourrait peut-être dire qu'il y a autant de pratiques de commissariat qu'il y a de commissaires. C'est d'ailleurs ce qui rend la pratique difficile à définir ou à associer à quelques termes comme l'auteur, le producteur, l'accompagnateur, le critique, l'historien. Cette question cruciale a fait l'objet de plusieurs colloques dans les quinze dernières années, contribuant à nourrir le discours sur le rôle ou les rôles du commissaire, et mérite encore qu'on y réfléchisse. J'exerce cette profession depuis le milieu des années 1980, d'une manière indépendante. C'est devenu pour moi un mode de vie, un mode de pensée, en fait; cette activité professionnelle guide mes recherches, mes lectures, mes visites d'exposition et mes visites de studios d'artistes.

Lors du gala auquel vous faites allusion, trois prix ont été remis à des commissaires. Ces prix signalaient clairement le rôle du commissaire dans la chaîne de diffusion de l'art actuel ainsi que la reconnaissance publique d'une activité professionnelle. Juin 2010 à juin 2011 a été une année bien remplie pour moi sur le plan professionnel. Il y a eu le commissariat de la biennale d'art actuel TraficART à Saguenay, Les formes du temps, réunissant près de 25 artistes du Québec et de l'étranger, produite par Séquence, une grande exposition monographique d'Emmanuelle Léonard, produite par Expression à Saint-Hyacinthe, et une programmation pour le 29e FIFA - Festival international du film sur l'art de Montréal. Mon travail étant en étroite collaboration avec les organismes et les artistes avec lesquels je travaille, ce prix leur était également dédié.

Fnoune Taha

Tu as été choisie pour penser la prochaine Manif d'art sur le thème que tu as conçu : Machines : les formes du mouvement. Peux-tu nous expliquer ce qui t'a poussée à t'engager dans l'aventure de la Manif d'art à Québec ?

Nicole Gingras

J'ai accepté l'invitation de Claude Bélanger, car cela me donnait l'opportunité de travailler à Québec, ma ville natale. Il y avait aussi le contexte d'un événement majeur offrant la possibilité d'approfondir une thématique, de la déployer dans divers lieux de diffusion et de travailler avec plusieurs centres d'artistes et musées québécois. Je connais l'atmosphère d'une biennale pour avoir participé à titre de commissaire aux deux premières éditions du Mois de la Photo à Montréal. Je récidive en 2012, avec une thématique qui permet d'aborder autant l'art cinétique, les arts visuels que les arts médiatiques.

Fnoune Taha

La thématique de la Manif d'art 6 est surprenante, même inquiétante, d'un certain point de vue. Je m'explique : la machine est une thématique largement exploitée dans l'histoire de l'art et la sphère artistique. En tant que spectateur, on connaît ton intérêt pour la vidéo, le son et, plus largement, les arts médiatiques. Doit-on s'attendre, pour cette prochaine édition, à une forte représentation du médium vidéo, voire médiatique ? Mentionnons qu'à la dernière Manif d'art, Catastrophe ? quelle catastrophe !, les critiques les plus vives se sont fondées sur la non-accessibilité des œuvres d'art vidéo, en trop grand nombre pour certains. Peux-tu nous donner ton avis sur ce sujet et nous expliquer de quelle manière la prochaine biennale ne va pas tomber dans ce « travers » ?

Nicole Gingras

J'aborde le thème de la machine avec un sous-titre : les formes du mouvement. C'est un aspect important de cette biennale. Comment les artistes pensent-ils le mouvement? Comment le représentent-ils? Évidemment, il y aura de la vidéo, du cinéma d'animation et des œuvres cinétiques, robotiques. Mais il y aura aussi du dessin, de la photographie, de la sculpture. Je travaille depuis plus de trente ans autour et avec l'image en mouvement, entre autres. La vidéo et le film présentés en contexte d'exposition sont un défi pour le commissaire et, bien entendu, pour le visiteur : ils posent évidemment la question de la durée et de la relation entre l'œuvre et le corps du spectateur ou du visiteur. C'est la nature même de ces œuvres de nous faire réaliser ce que signifie le temps qui passe : à quelle vitesse passent trois secondes, une minute, une heure. Pour visiter une exposition, il faut avoir du temps, il faut avoir envie de donner de son temps.

Fnoune Taha

Enfin, l'un des plus grands enjeux de la Manif d'art est à la fois de représenter un échantillon important de la création artistique nationale et internationale sur une thématique inspirée par les réflexions d'un commissaire et d'articuler le tout dans un espace géographique donné. De quelle manière comptes-tu te démarquer (par tes choix artistiques et le jeu de l'espace géographique) des anciennes éditions ?

Nicole Gingras

En fait, je n'ai pas pensé aux éditions précédentes de la Manif d'art en pensant à la thématique et en élaborant la sélection des œuvres : il y a tellement d'autres éléments à prendre en considération dans un événement d'une telle complexité. Il m'importait plutôt de créer un contexte d'échanges autour de l'art actuel. J'ai donc pensé ou rêvé UNE grande exposition qui puisse se développer dans la ville de Québec et ses environs, avec ses nombreux lieux de diffusion, souhaitant que le visiteur crée son propre parcours entre les œuvres sélectionnées. Je travaille avec quinze lieux, dont un grand espace qui permet une exposition de groupe réunissant seize artistes et qui accueillera des performances, des concerts, des rencontres avec les artistes et des ateliers.

Pour la Manif d'art 6, j'ai sélectionné des œuvres et non des artistes; ces œuvres datent du début des années 1960 jusqu'à 2012 - cette dimension historique m'apparaissait essentielle pour le traitement de cette thématique portant sur la machine. Finalement, autre aspect important : les présentations individuelles d'artistes sont privilégiées cette année. En effet, un important volet composé de conférences et de classes de maître, de projections, de performances et de concerts a été mis sur pied; il s'échelonne du 3 mai au 3 juin afin que le public puisse rencontrer les artistes et se familiariser avec leurs œuvres.

Fnoune Taha

Un grand merci à Nicole Gingras pour sa collaboration ! Elle sera la commissaire de la Manif d'art 6, du 3 mai au 3 juin 2012, à l'Espace 400e Bell, à Québec.


Site Web de la Manif d'art
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