Punctum arts visuels, La revue Web sur le Québec



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Entrevue avec Martin Bureau

Martin Bureau

Photo : Emmanuel Luce

Fnoune Taha

Dans ta démarche artistique, tu expliques que l'acte de peindre est avant tout un acte social et politique. Aussi bien dans tes peintures que dans tes projets vidéo, il est aussi question d'avoir une réflexion plus précise sur la colonisation. Peux-tu nous expliquer quelles sont les nouvelles formes de colonisation auxquelles tu t'intéresses ?

Martin Bureau

Dans ma pratique, je m'intéresse depuis longtemps aux formes d'envahissement et à la domination des différents pouvoirs : politiques, médiatiques, culturels. Lors de la réalisation du documentaire Une tente sur Mars, j'ai approfondi ma compréhension de la colonisation, notamment par la lecture de Portrait du colonisé, portrait du colonisateur, d'Albert Memmi. Cet ouvrage décortique toutes les formes inhérentes à ces deux postures que sont l'envahisseur et le conquis.

Or, bien que j'envisage la forme de colonisation étatique qu'il nous est aisé de comprendre aux vues de l'histoire (l'impérialisme américain, les nations coloniales européennes, etc.), je m'intéresse aussi aux différentes manières que peut prendre la notion de colonisation. Par exemple, dans un projet récent, From China with Love, je m'attardai, à la suite d'un séjour en Chine, au fait que pratiquement tout ce que nous achetons, du plus pur objet puéril en plastique à l'objet technologique, était produit là-bas. Made in China. Mais alors que nous souhaitons conserver notre standard de vie élevé au plus bas prix possible, nous refusons de voir que la Chine est actuellement en train de nous coloniser. Elle renouvelle à mon avis le concept en donnant plutôt qu'en envahissant l'autre de manière classique, soit la méthode militaire qui pave le terrain à l'exploitation des ressources naturelles par l'industrie. Non. L'impérialisme chinois n'est pas non plus culturel comme celui opéré par les Américains. La Chine produit tout ce qu'on lui demande. Elle s'enrichit et désire par le fait même avoir le même niveau de vie que celui de l'Occident. Et comme ses besoins sont énormes, pareils aux nôtres, la Chine achète les matières premières partout dans le monde. Les bateaux cargos déchargent leur cale de produits de consommation, puis les remplissent de matières premières, qui nous reviennent de manière incessante en produits transformés. La roue est infernale et le cycle, entropique. Une véritable saignée s'opère et nous ne concédons rien.

Peindre ou filmer est effectivement pour moi une action sociale et politique. Le tableau et le film sont des supports critiques. L'esthétisme est la courroie du message et le message est politique.

Martin Bureau

From China with Love 15, Graphite, acrylique et huile sur bois, 91 x 273cm, 2011

Martin Bureau

From China with Love 16, Graphite, acrylique, feuille d'aluminium et huile sur bois, 273 x 366cm, 2011

Fnoune Taha

Du trouble au mouvement, en passant par la vitesse et la perte de contrôle, ces ingrédients sont au cœur de tes peintures. Tu écris dans tes recueils de textes, que l'on peut lire sur ton site Internet, que la peinture se doit de faire sens. Mais comment penses-tu que le spectateur parviendra au message, au code, dont il est question dans tes œuvres ?

Martin Bureau

Je peins des images et j'utilise chaque sujet, chaque icône, comme une métaphore d'une situation donnée. Avec le temps, j'ai développé une nomenclature que je conçois comme un champ lexical. Ce que je fais, c'est assembler des représentations (dont les significations sont inhérentes) qui s'entrechoquent et produisent un sens nouveau. Le vautour est par exemple un charognard qui attend que sa proie soit affaiblie pour attaquer. La grue symbolise le développement effréné. Un vautour perché sur une grue vient indéniablement parler de la faillite de la notion de progrès.

Pour le reste, je fais confiance à l'intelligence collective. J'espère que mes images parleront d'elles-mêmes. Je ne crois pas que les signes que je mets en place soient par ailleurs si difficiles à saisir. Je peins de manière à ce que l'on sente la vitesse dans la représentation, non pas la vitesse d'exécution de l'image mais bien la vitesse théorique (telle que développée par le philosophe Paul Virilio) qui anticipe une fin potentielle, la fin des grands systèmes.

Martin Bureau

From China with Love 17, Graphite, acrylique, feuille d'aluminium et huile sur bois, 60 x 152cm, 2011

Fnoune Taha

Par ailleurs, c'est aussi dans ces recueils que ressort l'esprit tentaculaire de l'information médiatique. Nous savons à l'heure actuelle que la société occidentale évolue dans un environnement saturé d'images de toutes sortes. Étant donné cette accumulation, comment la peinture peut-elle se distinguer de ces productions ? Occupe-t-elle encore une place privilégiée au sein de nos paysages urbains et « machinisés » ?

Martin Bureau

La force de la peinture est sa pérennité. La faiblesse de l'image numérique est son éphémérité. La peinture, telle que nous la pratiquons aujourd'hui, a plus de 500 ans. Et nous utilisons à peu de choses près les mêmes outils qu'il y a des centaines d'années. Je ne verrais pas pourquoi elle ne vivrait pas encore 500 ans, surtout qu'à force de survivre à ses maintes morts annoncées, elle renaît toujours plus forte. La peinture recèle en elle une posture éminemment ironique : elle se moque de la saturation des images. Elle est un support stable qui passe à travers le temps de manière transversale. Nous envisageons toujours la dernière technologie comme étant un aboutissement. Le pixel a supplanté la chimie photographique.

Pouvons-nous envisager qu'un pixel puisse un jour ne plus exister, que l'image soit véhiculée sous une autre forme ? L'image technologique mutera sans cesse. Ce que je sais en tant que peintre par contre, c'est que le bout de bois et les poils de porc qui forment les pinceaux, la peinture et les supports devraient conserver les mêmes propriétés éternellement, enfin, en autant qu'il y ait des murs auxquels accrocher les tableaux...

Martin Bureau

From China with Love 19, Graphite, acrylique et feuille d'aluminium sur bois, 122 x 183cm, 2011

Martin Bureau

From China with Love 23, Graphite, acrylique et feuille d'aluminium sur bois, 60 x 152cm, 2011

Fnoune Taha

Aujourd'hui tes œuvres sont entrées dans plusieurs musées et grandes collections du Québec. Tu es également représenté par la Galerie Lacerte. Quelle est la prochaine étape à franchir en tant qu'artiste ?

Martin Bureau

Le défi de la constance. Après 15 ans le pied au plancher, le peu de recul que j'ai me fait néanmoins prendre conscience que ce métier sera toujours un métier à risque où chaque tableau vendu me rappellera que je marcherai constamment sur le bord d'un gouffre. Rien n'est jamais acquis. Il s'agit d'accepter la notion d'insécurité perpétuelle.

Mais comme c'est également un métier où il n'existe aucun plafond salarial, il m'est permis d'envisager que je pourrai vendre mes tableaux des centaines de milliers de dollars, devenir riche à ne plus savoir quoi faire de mon argent, changer de classe sociale, m'acheter un Hummer, offrir des bijoux à ma femme, envoyer mes enfants étudier dans les grandes universités anglaises, me faire construire un héliport, peut-être un château en Espagne et, ainsi, contribuer également à cette dynamique entropique en cours dans les sociétés civilisées, à cette désintégration des écosystèmes, de manière insouciante et suffisante.

Fnoune Taha

Merci à Martin pour sa collaboration !


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