Punctum arts visuels, La revue Web sur le Québec
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Entrevue avec Isabelle Demers

Isabelle Demers

Punctum

Deux chiens de plâtre se battent, d'autres semblent avancer, lourdement recouverts de cire, une femme tire au fusil sur des chiens qui attaquent son cheval, etc. Il y a, en général, des mises en scène dans tes œuvres. Elles se déroulent dans leur immobilité, laissant planer une sorte d'ambiance ou plutôt d'image émanant de ces situations.

Qu'est-ce qui inspire ces images ?

Isabelle Demers

J'aime m'imaginer un univers où les humains ne tiennent qu'un second rôle. Les animaux deviennent donc les protagonistes principaux d'une narration qui se déroule en bordure de notre monde.

Je suis particulièrement inspirée par un livre qui se nomme La survie en forêt. Ce livre aborde toutes les facettes de la réalisation d'un feu, comment se protéger des animaux sauvages, comment construire un abri de fortune? Je rassemble ces éléments pour créer des mises en scène impliquant le monde mystérieux des animaux. Les cinq années passées au sein du mouvement scout de Saint-Nicolas influencent probablement aussi ma pratique artistique.

Pour l'exposition Léopard, présentée à Regart, je me suis basée sur une expérience vécue il y a quelques années alors que je roulais sur une route de campagne par une soirée particulièrement brumeuse. Un renard a alors surgi du boisé, s'est immobilisé un moment devant la voiture, puis est reparti. J'ai essayé de recréer ce genre de « moment magique ».

Isabelle Demers

Christian Baron

Punctum

Les moments magiques sont des événements qui nous prennent par surprise. Est-ce que tes œuvres te prennent aussi par surprise au cours de leur élaboration ?

Isabelle Demers

Oui, tout le temps, parce que j'essaie de laisser les matériaux que j'utilise exprimer leur propre langage. Par exemple, je voulais pour cette exposition présenter une petite meute d'écureuils. J'ai moulé la forme de l'animal avec du papier mâché et l'objet obtenu était toujours en décalage avec celui de départ : l'un avait une patte cassée, l'autre la tête enfoncée, etc. Ces erreurs de moulage sont des surprises qui, je crois, viennent ajouter une personnalité à ces sculptures d'animaux.

Certains matériaux que j'utilise, dont la cire et le papier mâché, sont des matières très flexibles qui permettent de nombreuses possibilités, mais demeurent quand même très instables. Je travaille longtemps mes pièces et elles traversent plusieurs étapes de fabrication. C'est au cours de ces étapes qu'apparaissent certaines particularités de la matière qui m'amènent vers des chemins que je n'avais pas envisagés.

Isabelle Demers

Isabelle Demers

Punctum

Tu as travaillé quelque temps la pyrogravure sur bois et ensuite sur papier. Tes animaux sont en général moulés à partir de squelettes pour taxidermie ou faits directement sur ceux-ci. Cela évoque sans contredit l'artisanat. Comment te positionnes-tu par rapport à cela ?

Isabelle Demers

J'achète de plus en plus mes matériaux auprès des compagnies de taxidermie et des magasins de bricolage plutôt que des fournisseurs de beaux-arts. Je consulte les sites Web de pyrogravure, de faux fini et de virtuoses du papier mâché, qui constituent pour moi des sources inépuisables d'inspiration, mais aussi de ressources techniques souvent inexploitées par les artistes.

Cependant, je ne suis pas vraiment intéressée par la question des rapports et différences entre l'artisanat et l'art. Si je privilégie les techniques artisanales, c'est avant tout pour leurs qualités et leurs possibilités plastiques.

La pyrogravure par exemple se différencie des autres techniques de dessin du fait qu'elle n'est pas une matière appliquée sur une autre, mais plutôt le résultat d'une transformation de la matière elle-même. La chaleur transforme la couleur du bois ou du papier, mais elle peut aussi parfois le trouer, laisser des halos comme des effets de fumée en bordure des lignes.

Isabelle Demers

Photo : Marie-Kim Lavigne

Punctum

Par l'entremise de tes œuvres, tu contes des histoires. Elles sont très simples et figées, mais il y a tout de même une narration.

Les matériaux aussi récitent leur histoire : les cristaux racontent leur formation, les stalactites de cire nous laissent voir leur évolution et les malformations des petits rongeurs emboucanés nous permettent d'imaginer les étapes de moulage qui leur ont donné leur singularité.

Deux histoires vivent simultanément dans un seul objet. Comment gères-tu cette cohabitation de la représentation et du langage plastique ?

Isabelle Demers

Pour cette exposition, j'ai voulu que cette idée de narration se construise au sein même des objets par le biais de leur matérialité. C'est par exemple l'accumulation de la matière sur les sculptures qui fait qu'elles ne représentent plus des formes fixes et reconnaissables, mais évoquent plutôt des créatures étranges et incertaines. La matière est tellement présente que c'est par elle que vient émerger une trame narrative au sein des objets, mais aussi dans l'ensemble de l'installation. En ce sens, il m?est difficile de considérer individuellement la représentation de la forme et son langage plastique parce qu'ils nous apparaissent sur un même plan en un tout indissociable. 

Punctum

Léopard est en vigueur jusqu'au 3 avril à Regart, centre d'artistes en art actuel
48, côte du Passage à Lévis.

Merci Isabelle !

Isabelle Demers

Photo : Marie-Kim Lavigne

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