Punctum arts visuels, La revue Web sur le Québec
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Archéologie mondialisée
Entrevue avec Dominique Sirois

Dominique Sirois

Dominique Sirois

Punctum

Entre 2005 et 2007, tu as fait partie du collectif Au Travail/At Work présentant comme les autres membres des œuvres réalisées sur les heures et les lieux de travail, et à partir des contraintes que l'emploi impose. Tu as d'ailleurs photographié une série d'interventions et réalisé des dessins lors d'un emploi de téléphoniste.

En lisant le communiqué de ta prochaine exposition au Lieu, centre en art actuel à Québec, nous pouvons remarquer que les questionnements à propos du travail artistique versus celui de l'ouvrier et à propos du produit commercial versus l'œuvre d'art sont toujours dans tes préoccupations. L'exposition U Can't Touch This présentée à Clark, à Montréal, et à Espace virtuel, à Chicoutimi, est aussi l'inspiration d'un lieu de travail qui est le musée.

Est-ce que ces préoccupations découlent de ta participation au collectif Au Travail/At Work ou étaient-elles déjà présentes ?

Dominique Sirois

J'ai en effet fait partie du collectif Au Travail de 2005 à 2007, et cette rencontre avec des personnes et des idées fut très déterminante pour la suite de mon propre travail. Ce que j'ai développé dans ce contexte était des préoccupations assez personnelles, mais mon association avec le collectif m'a donné un cadre et m'a permis de pousser l'idée de l'intervention beaucoup plus loin. Au départ, je ne faisais que dessiner de façon compulsive tout en travaillant comme téléphoniste ; j'ai donc été très réceptive à l'idée du collectif Au Travail/At Work initiée par Dominic Gagnon.

Ainsi, on peut dire que j'ai pris les idées du collectif en les associant à ma réalité et au contexte de travail qui était le mien, soit celui de gardienne de sécurité dans un musée. Je me disais : « Que puis-je faire dans ce contexte ? », « Comment utiliser ces espaces et ce temps ? » Une recherche a donc débuté, générant diverses interventions, performances et installations.

Dominique Sirois

Archéologie mondialisée.

Punctum

Dans U Can't Touch This, nous sentons clairement une dérision de l'œuvre d'art se trouvant entre les murs du musée par rapport à la valeur marchande qu'on lui accorde.

Ce que je trouve intéressant, c'est que la situation se renverse pour donner un peu l'opposé du discours que l'on devine. Je veux dire que la mise en scène représentant ici le musée voudrait que les objets soient des caricatures d'œuvres, mais celles-ci possèdent pourtant de véritables et très intéressantes propriétés plastiques. Aussi, le lieu qui les expose, le centre d'artistes, n'authentifie en rien les valeurs marchande et historique des œuvres comme l'institution muséale le fait, étant un lieu qui s'intéresse à l'art actuel et de recherche. Bref, le lieu de culte représenté devient un pastiche, et l'objet pointé du doigt comme imposteur mercantile se trahit par sa véritable qualité d'œuvre.

Quelle place prend donc la qualité plastique des objets par rapport au discours dans un tel projet d'exposition ?

Dominique Sirois

J'ai eu l'idée de l'installation U Can't Touch This dans une salle au musée où je travaillais. Il y avait donc une part d'inspiration contextuelle. Ce milieu institutionnel était en effet transposé dans un centre d'artistes, ce qui d'une façon créait une mise en abyme dans un sens général, mais non particulier, puisque ces lieux de diffusion sont très différents. Mes intuitions de départ étaient de travailler sur l'idée de valeur dans une perspective historique, donc en référant à l'œuvre d'art conservée. Je pensais emprunter au type de présentation (socles et présentoirs) retrouvé dans les institutions muséales. Des pièces faisant référence à différents moments de l'histoire de la sculpture étaient présentées. Un faux dispositif d'alarme, calqué sur ceux des musées, protégeait les « œuvres » de l'exposition. Ainsi, lorsque les visiteurs étaient trop près des pièces, une courte alarme échantillonnée à partir de musique rap se déclenchait. D'où le titre, U Can't Touch This, pris d'une chanson de MC Hammer. La culture du « bling-bling » était aussi mise en relation avec celle des musées. La logique derrière l'installation était de l'ordre de la sensation. Les amas dorés auxquels ressemblaient les sculptures simulaient une valeur stéréotypée, naïve et donc, à mon point de vue, très sensorielle. L'alarme comme interdiction participait à cette volonté.

Les sculptures qui devaient être au départ assez simples, un peu comme des masses informes sans attrait, sont en effet devenues plastiquement très travaillées. D'une façon, je me suis laissé prendre au jeu d'un travail sculptural. Avec le recul, je me demande si cela n'a pas nui d'une façon à l'efficacité de l'idée en brouillant les pistes. J'avoue qu'à ce moment, j'étais intéressée par certaines sculpteures comme Rachel Harrison et Isa Genzken. Pour la suite des choses, ce type, de faire plus plastique, m'a ramenée à l'idée de travail dans un questionnement sur la valeur. Est-ce que le travail dans des sens quantitatif et qualitatif peut aussi être un indice de valeur pour un objet ? Par exemple, dans certains projets passés et certains plus récents, je me suis interrogée sur cette idée en mettant en relation les objets usinés et les objets produits dans des traditions artistiques et artisanales où les échelles temporelles de réalisation peuvent fortement différer.

Les matériaux utilisés dans U Can't Touch This, soit un mélange de fabrication et d'objets provenant de friperies, généraient aussi un questionnement sur le temps et les modes. L'objet rejeté, ensuite acheté usagé, contribuait à un questionnement sur la valeur dans l'idée que nos goûts pour les possessions et la culture sont changeants.

Dominique Sirois

U Can't Touch This.

Punctum

Le projet que tu présenteras au Lieu sous le titre Archéologie mondialisée semble se dessiner dans cette direction par rapport à la valeur de l'objet, sachant que tout tournera autour du phénomène du DollaramaTM?

Dominique Sirois

Oui, cette question de la valeur me semble multiple, et c'est pour ça que je la poursuis. Dans mes derniers projets, j'ai eu l'intention de développer ce questionnement par des mises en espace et aussi à travers des objets en considérant leurs conditions de production. Une des réflexions présentes en arrière-plan dans mon travail gravite autour du temps. Pour moi, la valeur est liée au temps. C'est parfois le temps, soit à travers des critères de qualité, du passage des modes ou de possibles menaces de détérioration ou même de destruction, qui détermine la transmission dans l'optique d'une valeur archéologique. Ainsi, dans Archéologie mondialisée j'ai eu l'intention d'utiliser simultanément la structure de présentation de l'étalage et celle des musées. On se retrouve alors dans une logique entre la conservation muséale et la consommation de produits à l'usage éphémère. L'emploi d'objets pris chez DollaramaTM dramatise ce contraste. L'exposition se base sur la fiction d'un avenir lointain où des objets actuels seraient retrouvés. La présentation les montre dans un état où ils ne sont pas entièrement dégrossis et nettoyés. L'idée de ruine du système actuel est aussi une considération. Il est clair que la production de DollaramaTM est mondialisée, ce qui pose une question intéressante par rapport à la future archéologie puisqu'une part des objets consommés au Québec est semblable à ceux qui sont consommés en Chine ou aux États-Unis. Mon point de départ pour avoir travaillé avec la compagnie DollaramaTM est lié à un intérêt pour les logos d'entreprise, bien que cette compagnie soit assez représentative des symptômes de l'économie d'aujourd'hui. Les logos, en formes simplifiées, peuvent ressembler à des peintures minimalistes. Pour moi, les logos de corporation deviennent une métaphore d'une abstraction économique, soit de cette économie de mouvements de capitaux et d'indices boursiers qui échappent aux gens ordinaires. Les aspects minimalistes du projet à travers la présentation et les pièces sont liés à cette réflexion.

Punctum

C'est donc une invitation à poursuivre cette réflexion le vendredi 25 février, à 20 heures, pour le vernissage de l'exposition Archéologie mondialisée de Dominique Sirois au Lieu, centre en art actuel. L'exposition est présentée au 345, rue du Pont à Québec, jusqu'au 20 mars.

Merci à Dominique Sirois !

Dominique Sirois

U Can't Touch This

Crédits photographiques: Bettina Hoffman, Dominique Sirois

Site de Dominique Sirois

Dominique Sirois
Archéologie mondialisée
du 25 février au 11 mars

Le Lieu, centre en art actuel
345, rue du Pont, Québec
Téléphone : 418-529-9680
Courriel : info@inter-lelieu.org
www.inter-lelieu.org

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