Cédric Arlen-Pouliot
Mouvoir l'immuable
à Regart, centre d'artistes en art actuel
Regart, centre d'artistes en art actuel, présente jusqu'au 29 août l'exposition Mouvoir l'immuable, une installation de l'artiste Cédric Arlen-Pouliot mettant en scène des maquettes motorisées en MDF (panneau de fibres de bois agglomérées) représentant des bâtiments qui ont traversé l'histoire. Ce projet est le fruit d'une résidence qui s'est déroulée pendant le mois de juillet.
En voyant la laborieuse installation présentée au centre Regart ce mois-ci, on peut vite comprendre que le défi technique était de taille. Cependant, ayant travaillé avec Cédric dans les ateliers de L'Œil de Poisson et l'ayant vu faire quelques dizaines de maquettes pour des artistes participant à des concours d'intégration d'œuvre d'art à l'architecture, je peux vous affirmer que l'expertise technique qu'un tel projet demande n'était certainement pas ce qui devait l'inquiéter le plus. D'ailleurs, il a bien exploité cette compétence qu'il a développée ces dernières années à faire des maquettes pour les autres. Cette fois-ci, c'est Cédric Arlen-Pouliot l'architecte et, contrairement aux « 1 % », on parle plutôt d'intégration de l'architecture à l'œuvre d'art.
En effet, le projet en question fait référence à l'architecture de façon très évidente. Que ce soit par la représentation de bâtisses connues ou par la fabrication de maquettes, exercice qui est utilisé dans ce domaine, cette installation veut bel et bien nous parler d'architecture. Cependant, ce qui veut être dit est souvent très différent de ce qui l'est réellement. L'intention ici est assez claire : l'artiste détourne des symboles hautement connotés et chargés historiquement. Ce que l'œuvre dit avec son propre langage, c'est ce que nous allons essayer d'élucider.
Le Colisée
Combien de chrétiens ont perdu la vie dans le Colisée de Rome, mangés par des lions ? Ces gens mouraient avec le sourire aux lèvres, à la grande surprise des Romains, dépassés par ce phénomène qui deviendra un empire. Cédric Arlen-Pouliot a fait une réplique du Colisée dans son installation, mais elle tourne sur elle-même grâce à un moteur et à des engrenages. Quoi de plus logique ? La maquette a la forme d'un cylindre et tourne sur son axe, anéantissant gratuitement tous les sacrifices des hommes et femmes qui ont cru en cette nouvelle religion. Alors, quel est le lien entre le vrai Colisée et celui de l'artiste ? On reconnaît l'original grâce à celui qui le représente, et c'est tout. Cette maquette n'en est pas une : c'est un objet singulier, avec ses propres qualités plastiques, formelles et symboliques, qui fait un clin d'œil à un bâtiment imprégné de sa propre histoire. En fait, je trouve que cette représentation nous parle beaucoup plus de l'action de représenter que de ce qui est représenté. Ce que je veux dire, c'est que la chose qui nous permet de reconnaître une autre chose ne nous amène pas plus loin que l'action de la reconnaître. D'un autre côté, ce cul-de-sac joue un rôle très important, car il est trop présent pour que nous arrivions à en faire abstraction. Cela nous ramène inlassablement à ne reconnaître que pour reconnaître, comme pour prendre conscience de cette faculté que nous avons.
Le Parthénon
Une autre partie de l'installation, animée par le même moteur, va encore plus loin dans cette idée de représentation désintéressée. En plus de faire référence à un autre bâtiment historique, rien de moins que le Parthénon, d'autres objets reconnaissables viennent s'y greffer. Encore une fois, ce bâtiment est en mouvement mais, cette fois-ci, il monte et redescend. Quoi de plus judicieux ? Il est rectangulaire et plat, et les colonnes agissent quasiment comme des pistons. Pareillement au « Colisée de Lévis » - si je peux me permettre -, une ampoule électrique se trouve à l'intérieur de la sculpture, et le mouvement du Parthénon avec cette lumière qui semble écrasée et relâchée vient rappeler celui d'une photocopieuse en train de reproduire une image. Pour renchérir sur l'hybridation, mentionnons aussi qu'une chenille faite de petits morceaux de bois évoque celles d'un char d'assaut. Elle n'est pas nécessaire au mécanisme qui anime le Parthénon, ni à une quelconque signification, du moins je crois ; elle n'est là que pour jouer un rôle formel. Un char d'assaut-Parthénon-photocopieuse ? Pourquoi pas ! Ici encore, nous reconnaissons sans aller très loin dans le signifié et nous hybridons sans vraiment fusionner les morceaux jusqu'à ce que l'objet soit une entité homogène. Cette partie de l'installation est un collage qui fait se rencontrer des choses qui sont tout de même assez surprenantes.
La sculpture abstraite
La troisième partie de l'installation joue sur un tout autre mode, quoique formellement elle soit tout à fait cohérente avec l'ensemble. Je n'ai pas repéré de signes de représentation. Nous avons affaire à des lattes de bois qui s'ouvrent et se referment en faisant un grincement au début du mouvement de fermeture et un claquement quand les lattes de bois se rencontrent. Encore une fois, l'objet est éclairé de l'intérieur, donnant une importance à l'ombre portée qui se rabat sur le plafond et les murs de la galerie. Cette fois-ci, nous sommes devant l'objet sans être amenés ailleurs, même pas à l'idée d'une maquette. La grosseur est relativement la même que celle des autres parties, mais l'échelle a changé. Nous ne sommes plus dans le miniature, mais à la vraie taille de la sculpture au sens où, ne représentant rien, son seul critère de grosseur est de bien fonctionner avec elle-même et son environnement immédiat.
L'ensemble
Comme je l'ai déjà dit, un seul moteur anime les trois sections par un système d'essieux et d'engrenages. Ces trois sections fonctionnent selon les mêmes règles qui proposent des variations dans les événements. Ainsi, les matériaux sont les mêmes, les trois sculptures sont animées en une séquence répétitive et elles sont éclairées de l'intérieur, projetant leur ombre sur les murs et le plafond. De plus, la taille des trois sculptures est à peu près à l'échelle humaine. Seul le mode de représentation qui exclut la troisième sculpture s'avère différent et, pourtant, c'est assez pour créer une frontière à l'intérieur même de l'installation. Mais la frontière dont je parle n'écarte pas réellement la troisième sculpture, bien au contraire. L'une des particularités qui donnent sens à cet objet, outre ses qualités plastiques, est l'absence de représentation, ce qui vient jouer sur un mode de différence avec les deux autres. Or, celles-ci jouent pour leur part sur la présence des modes de représentation et de différence avec la troisième section. Ce jeu de différence empêche le spectateur de se perdre dans une contemplation passive. La distinction est trop marquée pour pouvoir se laisser bercer par le mouvement de ces machines. Face au « ici et maintenant », ce phénomène de différence nous confronte à la plasticité des sculptures et à nous-mêmes qui faisons l'expérience de celles-ci.
En visitant cette exposition de Cédric Arlen-Pouliot, je ne sais pas si nous déplaçons l'immuable, mais une chose est certaine : c'est que rien ne reste figé. Ce jeu de différence anime notre intérêt et ne nous laisse pas indifférents.
Regart, centre d'artistes en art actuel
Cédric Arlen-Pouliot
Mouvoir l'immuable
6 au 29 août 2010
48, côte du Passage, Lévis (Québec)
418 837-4099
regart@qc.aira.com | www.regart.levinux.org/
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