Punctum arts visuels, La revue Web sur le Québec
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Entrevue avec Catherine Plaisance

Catherine Plaisance

Photo : Catherine Plaisance

Fnoune Taha

Tu œuvres depuis 2001 en tant qu'artiste en arts visuels. Aujourd'hui, te voilà de nouveau dans la recherche puisque tu as entamé une maîtrise en arts visuels à l'UQAM. Pourrais-tu revenir sur ton parcours artistique, ses débuts, son évolution ?

Catherine Plaisance

Mon parcours artistique a touché plusieurs médiums au fil des années. À force d'expérimentations en atelier, une technique ou un médium devient prédominant pour un moment et se met à m'intéresser davantage ; je l'utilise alors pour réaliser un ou plusieurs corpus, le temps de le maîtriser, de le cerner et d'arriver à le manier comme je le souhaite. Tout de même, je peux dire que je travaille principalement avec l'image et que la représentation photographique est une constante toujours impliquée dans mes œuvres. La mise à distance par des jeux d'échelle et divers contrastes de contenu/forme est aussi récurrente dans mon travail. Ainsi, en 2004-2005, deux expositions voient le jour à partir d'illustrations tirées d'un livre de scoutisme de 1966. Les images de petits garçons, placés dans des positions de jeux ambiguës, sont utilisées dans l'installation Une vie comme un jeton de casino ainsi que dans la série de dessins numériques L'escouade : attention au recrutement. Ces images sont utilisées, tantôt pour réaliser des dessins agrandis à taille humaine et sortis de leur bidimention pour être placés de manière installative dans l'espace de galerie et dans l'espace de rue, tantôt mises en scène avec d'autres éléments graphiques dans des impressions jet d'encre de grand format. Le contraste entre les gestes des garçons dociles appliquant le jeu à la lettre et les situations dans lesquelles ils sont placés dérange : douceur et violence s'y côtoient douteusement. La série photographique Les baisers de résistance, réalisée avec l'artiste Christian Barré en 2008-2009, propose des mises en scène d'un couple s'embrassant dans divers lieux publics, tous plus anonymes et impersonnels les uns que les autres. Il s'y retrouve un fort contraste entre l'intimité supposée des protagonistes investis dans chacun de ces baisers et ces froids arrière-plans commerciaux ou encore industriels.

Le travail autour des notions d'échelle, de contraste et de mise à distance m'a toujours intéressée et prend forme actuellement, après avoir touché au photomontage, dans une recherche basée sur la transposition photographique et vidéographique d'univers fabriqués en miniature. Le contraste entre le miniature, rappelant le monde de l'enfance, et les paysages catastrophiques mis en scène me permet de fabriquer des images étrangement insituables, à la limite entre la réalité et la fiction.

Catherine Plaisance

Photo : Catherine Plaisance et Christian Barré

Fnoune Taha

Que ce soit dans tes photographies ou tes aquarelles, le sujet catastrophique est omniprésent. De quelle manière te sers-tu de la catastrophe pour révéler les utopies et les désirs brisés de tes protagonistes et de la société dans laquelle tu vis ? Aussi, pourquoi la catastrophe est-elle aussi présente dans l'ensemble de ton œuvre ?

Catherine Plaisance

Le sujet catastrophique en effet me fascine, car il est un vecteur de notre inconscient, il incarne l'idée de notre finitude et notre angoisse existentielle liée à celle-ci. Comme d'autres artistes qui ont déjà travaillé avec ce sujet, j'utilise le monde fictif pour transfigurer cette finitude ; je m'en empare et la redessine, en ayant comme projet d'en faire un spectacle qui serait acceptable et « admirable ». Il y a effectivement un désir ici de jouer sur les deux registres de la répulsion et de l'attraction, car j'ai l'impression que les deux peuvent s'alimenter et se répondre. La série de montages photographiques L'anéantissement d'une promesse s'est en effet penchée sur cette idée de rêves brisés à la suite de drames ou de catastrophes. Ces images se déroulent dans des paysages résidentiels ayant subi le passage d'une tempête ou d'un quelconque désastre. Les protagonistes, présents à l'avant-plan des scènes, ainsi que les titres leur étant associés suggèrent que ces personnes soient revenues chez elles, soit immédiatement après, soit beaucoup plus tard, pour se souvenir de quelque chose qui n'existe plus. Dans l'exposition Infortunes, présentée tout dernièrement, la maquette d'un paysage miniature trône au centre de la galerie. Des photographies et une vidéo nous donnent à voir des événements catastrophiques et des accidents s'étant possiblement (ou invraisemblablement) déroulés dans ce paysage miniaturisé car, dans la maquette elle-même, rien de très spécial ne se passe. Des temporalités diverses se côtoient dans les multiples images, laissant un doute sur ce qui s'est déroulé avant ou après, rendant ces drames insituables temporellement et physiquement. L'esthétisation et les mises en forme empruntées par mon travail mettent en évidence un décalage émotif et créent un contraste entre le sujet évoqué et la forme de son énonciation. Je travaille, en quelque sorte, à la réinterprétation de scénarios dramatiques et je nous regarde « regarder » ces scénarios au travers d'une vitrine, d'une maquette ou d'un dispositif médiatique. C'est en affrontant la catastrophe dans un dialogue ininterrompu que mon travail trouve son stimulant et l'une de ses raisons d'être essentielles. L'art, en effet, désarme et repousse la catastrophe ; il la dépasse et la transfigure, et arrive parfois à la relativiser suffisamment pour l'apaiser.

Catherine Plaisance

Photo : Catherine Plaisance

Fnoune Taha

Tu as fais une série intitulée Dioramas présentée dans le cadre du « Off » de la Manif d'art 5 en 2010. On y voit en miniature des scènes de catastrophes possibles au Québec. Dernièrement, tes aquarelles de 2010 se prennent à retracer des situations catastrophiques dans le monde (Sri Lanka, Chine, États-Unis, etc.). Quel impact penses-tu que ces images peuvent avoir sur le spectateur ? Est-ce finalement la fragilité de la condition humaine que tu donnes à voir ?

Catherine Plaisance

Je me suis souvent questionnée, à savoir si les images de catastrophes vues dans l'espace médiatique nous informent et sont « utiles », ou si elles servent à nourrir notre soif de voyeurisme. Et voilà que je suis arrivée au constat qu'il n'y a pas de réponse claire à cette question et que cela dépend probablement de la sensibilité de chacun. Tout d'abord, il y a cette croyance que le fait de voir trop d'images de catastrophes ou d'images dites humanitaires peut nous rendre insensibles et provoquer la « fatigue de compassion » (Susan D. Moeller, 1999), nous rendre insensibles et blasés par rapport au drame d'autrui. Ces images de catastrophes diffusées dans les médias peuvent opérer un peu de la même manière que les attroupements que l'on aperçoit lors d'un accident : il en ressort la même curiosité avide qui anime le public. Cette curiosité, on peut aussi l'observer par le phénomène du « tourisme de catastrophes » qui consiste à se déplacer de par le monde pour visiter les sites récents de guerres, de génocides, d'assassinats et autres événements tragiques ; un phénomène qui s'est considérablement développé au cours des vingt dernières années. Ces sites de catastrophes sont devenus, en quelque sorte, une forme de pèlerinage moderne où les gens viennent se recueillir pour commémorer le drame et faire acte de se souvenir. Être en contact avec l'image du drame ou encore aller à sa rencontre sur le site même pendant ou après celui-ci est pour d'autres une manière de témoigner, tout en consentant à une élaboration collective du trauma permettant de mieux s'engager sur la voie du rétablissement.

Je donne en quelque sorte à voir la fragilité de la condition humaine, mais aussi la difficulté, voire l'impossibilité, de l'image photographique (même si celle-ci est documentaire) de retranscrire le sentiment d'impuissance associée à une scène dramatique. Il restera toujours un décalage et une impossibilité de se représenter réellement ce qu'un drame ou une situation dramatique a pu représenter pour une personne, même avec la plus grande empathie qui soit. C'est cette impossibilité de l'image qui m'intéresse, cette faille qui fait en sorte que la catastrophe peut alors devenir un sujet de représentation sans fin, car elle touche l'imagination de chacun avec force tout en déployant les limites de notre existence. L'événement catastrophique nous donne une forte impression de vie et d'exaltation étant donné sa proximité avec la mort et, juxtaposé au contexte actuel qui, nous le voyons, propose un étalage catastrophique des plus violents, est un sujet qui m'interpelle grandement.

Fnoune Taha

Il y a une esthétique que tu crées dans tes représentations bien à toi, une facture puissante qui se mêle à une grande intensité émotionnelle. Cependant, en tant que spectateurs, nous sentons une certaine distanciation vis-à-vis la situation dramatique mais aussi dans la façon même dont tu composes tes œuvres. Cette distanciation est-elle voulue ou n'est-elle que le résultat de l'impact de ces images catastrophiques, déjà en surnombre dans une société fabriquant des images à outrance ?

Catherine Plaisance

Comme je l'indiquais un peu plus haut, la distanciation s'installe d'elle-même et semble être le propre de l'image catastrophique. Par contre, j'aime à jouer avec cette distanciation, l'amplifier, la décaler davantage et surtout faire participer et heurter les propriétés d'un médium avec l'image représentée. Ainsi, ma série d'aquarelles propose une relecture d'images de catastrophes, trouvées dans divers médias, mélangeant la légèreté du dessin et celle de l'aquarelle avec la brusquerie des sujets peints. Le surnombre d'images dont tu parles est surtout lié à l'arrivée du journalisme citoyen. Ce type de journalisme est un des aspects du média citoyen qui consiste à utiliser des outils de communication apportés par Internet (sites Web, blogues, forums, wiki...), comme moyens de création, d'expression, de documentation et d'information. On se retrouve donc face à un renversement dans le domaine médiatique, le citoyen passant du rôle de simple récepteur à celui de contributeur, devenant lui-même un émetteur, un intermédiaire médiatique. C'est effectivement dans l'air du temps, nous ne nous satisfaisons plus d'apprendre sur le désastre une fois que celui-ci est arrivé : nous avons désormais accès au drame au moment où il se produit. Les citoyens peuvent maintenant capter de l'information à partir de plusieurs sources comme leur téléphone cellulaire, leur caméra photo et leur caméra vidéo personnels, et la transmettre en direct sur les canaux d'information par le biais de blogue et autres Facebook. Certains grands médias traditionnels font parfois appel à ce type d'image pour compléter leurs bulletins de nouvelles, allant même jusqu'à diffuser l'opinion du public en guise de témoignage et d'information. Le spectateur s'est transformé en acteur participant à la construction de la nouvelle, et les médias traditionnels, eux, cherchent de plus en plus à créer du sensationnalisme pour surfer sur cette vague du direct. Les médias citoyens ne possèdent pas nécessairement les mêmes codes de rigidité journalistique que les grands médias, et parfois une image trouvée sur un site Internet ne comporte tout simplement pas de légende. Cette image laissée à elle-même et non située, je la reprends et me permets de lui inventer une histoire, un lieu et un temps. Ainsi, toujours dans cette série d'aquarelles, une catastrophe s'étant déroulée au Pakistan, d'après les indices disponibles à l'intérieur même de la photographie, sera reprise et recampée au Venezuela, par exemple, et se fera donner une quelconque datation. Cette stratégie, fictionnalisant ainsi la catastrophe, nous amène plutôt vers la représentation d'une catastrophe générique, vers l'idée du catastrophique, amenant avec elle une troublante potentialité.

Catherine Plaisance

Photo : Catherine Plaisance

Fnoune Taha

Aussi, récemment avec les Fermières Obsédées (collectif performatif composé d'Annie Baillargeon, Eugénie Cliche et de toi-même), vous avez lancé une monographie revenant sur les activités du groupe. Aujourd'hui, un nouveau projet d'exposition semble se préparer à la Galerie Simon Blais à Montréal. Peux-tu m'en dire plus, as-tu d'autres projets en cours ?

Catherine Plaisance

L'exposition à la Galerie Simon Blais est présentée jusqu'au 10 septembre 2011 et fait suite à l'obtention du prix Sylvie et Simon Blais pour la relève. Cette présentation constitue mon exposition de fin de maîtrise. Je suis présentement en train de mettre sur pied, avec des collègues artistes, une exposition collective qui se déroulera aux Ateliers Jean Brillant, dans le quartier Saint-Henri, à Montréal. Cette exposition regroupera 20 artistes de plusieurs disciplines et se déroulera du 22 septembre au 15 octobre 2011. Du 1er au 21 octobre 2011, je présenterai une exposition d'aquarelles à Espace Projet, une galerie du quartier Villeray, toujours à Montréal. Par la suite, en mai 2012, je présenterai mon travail au Centre culturel de Verdun. Ce sont les dates confirmées pour l'instant. De plus, je viens tout juste d'aménager mon atelier dans le secteur Chabanel à Montréal, dans un gros édifice de l'ère industrielle. L'organisme L'Aire libre, qui m'accueille en résidence pour quelques années, offre des ateliers abordables aux artistes ainsi que des occasions de diffusion.

Fnoune Taha

Un grand merci à Catherine Plaisance pour sa collaboration.

Site Web de Catherine Plaisance
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