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Entrevue avec Anouk Desloges

Anouk Desloges

Fnoune Taha

Ta première obsession dans ton travail artistique semble être la thématique de l'intimité. Comment parviens-tu à la signifier alors qu'elle représente justement la transparence, les liens invisibles, mais aussi une grande part de vulnérabilité ? Je m'interroge beaucoup sur la relation que tu cherches à créer entre tes œuvres et le spectateur. Comment définirais-tu celle-ci ?

Anouk Desloges

Je suis tombée sur un article de la revue Art Press des années 80 qui affirmait que l'intimité représentait un mode subjectif de notre existence. J'en ai défini que c'était la façon particulière que nous interprétons, vivons, agissons face à telles ou telles expériences et qui nous est propre. L'intimité représente pour moi ce qui se passe à l'intérieur de nous. Ce n'est ni une action, ni une technique, ni un savoir. C'est quelque chose de particulier qui se produit et qu'il nous est difficile de partager, car c'est un concept abstrait. Il est aussi personnel, car nous ne ressentons pas les choses de la même façon. Il est donc utopique de vouloir matérialiser cette réalité de notre existence et que les gens perçoivent l'exactitude de nos intentions.

C'est en conséquence le singulier à la place de la généralité. Et si ce singulier doit vivre seul, j'en conclus qu'il est de l'ordre du privé, jusqu'au secret. C'est cette obsession qui habite ma pratique artistique. Je désire exhiber, mettre à nu et en scène l'intimité dans un espace public. Je crois que la transparence et la vulnérabilité habitent mes œuvres, car elles en font indéniablement partie. Pour moi, la vulnérabilité n'est pas une faiblesse, mais une sortie de notre zone de confort. Si je peux me permettre la comparaison, je tente de montrer l'os et non la surface des choses.

Lorsque ces intimités se retrouvent devant le public, je joue avec certains signes ou symboles afin de décrire ce qui se passe : une tête de mort où cela fait peur, un labyrinthe pour l'angoisse et du rose féminin si une femme fait partie de l'histoire racontée. Dans mes œuvres, on doit prendre du temps pour comprendre ; je donne des indices tout en brouillant les pistes. Oh non, l'intimité ne se donne pas si facilement ! Il faut s'approcher pour voir de près, il faut lire et suivre le parcours. J'aime le mystère ! Le spectateur est complice, confident ou a l'impression que l'on parle à sa place. La suite de ma production sera sans aucun doute d'accentuer cette « relation privilégiée » entre l'œuvre et celui qui la regarde.

Anouk Desloges

Photo : Hélène Bouffard

Fnoune Taha

Tes œuvres comme les crânes de Labyrinthe (broderie textile sur acrylique, 2011) ou encore Fuck Me Fuck Me (broderie textile sur plastique transparent, 2009) montrent bien ce mélange de médiums en tous genres que tu pratiques comme la broderie dont tu déplaces les supports traditionnels. Peux-tu expliquer comment tu as développé cette multidisciplinarité et particulièrement ton engouement pour la broderie ?

Anouk Desloges

Du plus loin que je puisse me souvenir, le textile a fait partie de ma vie. Mon père et ma mère ont eu une entreprise de couture pendant 27 ans. J'ai grandi en plein milieu d'une centaine de machines à coudre et de femmes à l'œuvre. Pendant que mes parents travaillaient, mon passe-temps était de fabriquer un peu n'importe quoi avec le textile qui me tombait sous la main.

Et par un pur hasard, lorsque j'étais au baccalauréat en arts à l'Université Laval, j'ai voulu fixer un bout de plastique transparent dans mon livre de croquis en guise d'échantillon et je l'ai fait en le cousant directement sur la feuille de papier. C'est aussi banalement que le textile et une autre matière se sont rencontrés. Vu que le plastique était transparent, j'ai dû trouver quelque chose pour mettre derrière, puis l'encadrement, puis de nouveaux supports, puis de nouvelles techniques, et ainsi de suite.

Dans ma pratique actuelle, j'aime jouer avec les contrastes en les agençant. J'aime la douceur du fil à broder en opposition avec l'acier industriel ; le mou du textile et le dur de la matière qui la reçoit ; le trash des têtes de mort orné de rose bonbon ; la petitesse des loups sur les roches qui grossissent avec un jeu d'échelle... Je crée des rencontres entre divers éléments par assemblage, tout comme la façon dont je combine certains symboles dans mon imagerie. La matière répond à ce que j'ai à raconter, je la choisis en conséquence.

La broderie me permet de poser une marque sur la matière, comme un tatouage. Elle m'autorise à transformer la matière froide du plastique ou de l'acier en la rendant plus près de l'artisan. Elle fait preuve de minutie, de patience, et le temps qu'elle demande à l'exécution me permet d'entrer dans un état introspectif où mes idées sur l'intimité prennent forme.

Anouk Desloges

Photo : Stéphane Bourgeois

Fnoune Taha

Ton exposition Psycho schèmes à Baie-Saint-Paul au Carrefour culturel Paul-Médéric (du 2 août au 18 septembre 2011) met en scène une histoire liée au motif du labyrinthe. On pouvait y voir des pyramides d'acier au sol venant contraster avec plusieurs tableaux de crânes humains en or, le tout brodé et très coloré. Malgré cette atmosphère d'une « inquiétante étrangeté », on pouvait y déceler beaucoup de délicatesse, d'onirisme, alors que le spectateur était propulsé vers une réflexion sur l'inconscient et les phénomènes mentaux.

Peux-tu nous parler de cet intérêt pour la psychologie qui s'exprime souvent dans ta pratique artistique ? Penses-tu que, comme cette discipline des sciences humaines, l'art peut parvenir à décrire et à décrypter certains des comportements humains ?

Anouk Desloges

La psychologie est avant tout un intérêt personnel. Je crois que les images peuvent remplacer les mots et qu'elles sont tout aussi intéressantes dans un contexte d'analyse. En parallèle, le débat sur le manque de scientificité du test de Rorschach présent depuis les années 40 démontre très bien la complexité d'établir un registre concluant en se référant à l'analyse d'images. Tout comme ce fameux « test de la tache d'encre », il y a plusieurs liens à établir entre l'art et les comportements humains. Mais dans le contexte d'un projet artistique, c'est à une interprétation personnelle que le spectateur aura recours.

En tant qu'artiste, je crois qu'il est pertinent de se pencher sur des phénomènes actuels ou historiques. Ce n'est pas d'emprunter la forme, mais de l'apprivoiser et de vivre au sens large ce dont nous parlons.

L'exposition Psycho schèmes est un projet qui parle de l'angoisse et de mystères. J'ai choisi le labyrinthe, car on peut s'y perdre, autant physiquement que mentalement. La commissaire de l'exposition Relève en Capitale 2011, Audrey Careau, le décrit comme suit : « Le labyrinthe fait partie d'un rituel initiatique alors que pour d'autres, il représente le moment d'une longue introspection. » Il est pour moi le symbole de ce que j'ai ressenti lors d'un événement où l'angoisse a pris toute la place.

J'ai associé des titres-déclarations aux œuvres en guise de narration dans un parcours qui raconte de manière fragmentée l'événement en question. Je me suis directement adressée au labyrinthe, car c'est notre unique confident lorsque nous sommes confrontés à notre perte dans ses limbes.

« Labyrinthe, il m'a dit de ne jamais croire quelqu'un qui regardait de l'œil gauche ;
Labyrinthe, il m'a dit de ne jamais croire quelqu'un qui parlait en reculant ;
Labyrinthe, il m'a dit que les gens se prenaient pour des victimes mais qu'ils avaient ce qu'ils méritaient ;
Labyrinthe, il m'a dit que les choses allaient changer pour moi aussi, qu'il le sentait ;
Labyrinthe, il m'a demandé un petit bisou pour me faire pardonner ;
Labyrinthe, je l'ai regardé dans les yeux et lui ai demandé de me laisser marcher toute seule ;
Labyrinthe, j'ai fait semblant de m'intéresser aux écluses. J'ai réfléchi à la sortie ;
Labyrinthe, je ne vois plus les choses de la même façon. »

Le spectateur n'a d'autre choix que se questionner sur ce que je veux signifier en faisant des liens avec l'assemblage des mots et des images, sinon il pourra difficilement cerner l'histoire. Au centre de la pièce, 13 pyramides imitent 13 arbustes disposés de manière à ce que le spectateur se retrouve malgré lui au centre du labyrinthe en quête de réponses.

Fnoune Taha

Enfin, quand on regarde ta démarche en tant qu'artiste et la majorité des thèmes que tu abordes, peut-on dire qu'il y a une certaine forme de féminisme dans ta manière d'approcher certains sujets ? Certes, il n'y a pas de position explicitement prise, mais peut-on parler d'une sorte de féminisme détourné, par les réflexions que tu amènes sur l'image de la femme, de la sexualité et des représentations sociales qui s'y rattachent ?

Anouk Desloges

Le courant féministe depuis les années 70 a tenu un rôle important dans l'évolution des droits humains. Les femmes ont apporté non seulement liberté et droits sociaux, mais elles ont mis sur la place publique des thèmes humanistes qui sont encore au cœur de plusieurs débats actuels.

Je ne considère pas avoir un discours féministe. En ce sens, je ne crois pas revendiquer mon statut de femme dans mon art, car (selon ma situation sociale, bien sûr) je fais partie d'une autre génération : celle qui se met en action et bénéficie de la place qu'elles ont ouverte. J'utilise le droit de parole, j'affirme ma féminité, ma sexualité, et je traite de thèmes abstraits non quantitatifs qui ramènent à ce que nous sommes intimement.

Ainsi, elles ont mis la femme fatale, la nourrice ou la sorcière de côté pour laisser place à une femme transparente, sensible, forte et véritable. Le cœur de ma démarche est directement lié à cette transparence, comme on l'a déjà mentionné. Face aux techniques, j'utilise la broderie sur des supports non traditionnels qui sont davantage du domaine masculin, comme le travail du métal. J'orne mes sculptures géométriques, froides et extrêmement justes de fils roses discontinus.

Non, je ne considère pas être liée à une pratique féministe. Peut-on plutôt parler d'œuvres féminines ? Est-ce qu'elles peuvent vivre sans être étroitement liées au sexe de la femme artiste ? Est-ce que l'art des hommes est le genre neutre et que le féminin est le seul genre visible ? C'est peut-être là le seul discours féministe relié à ma pratique artistique.

Fnoune Taha

Un grand merci à Anouk Desloges pour sa collaboration.

Anouk Desloges

Photo : Anouk Desloges

Site Web de Anouk Desloges
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