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Première table ronde autour de la question de la relation entre les médias et les artistes à CKRL

Le critique est mort

Fin 1950, le critique d'art anglais Lawrence Alloway s'offre une part d'éternité en créant le néologisme Pop art.

1874, le critique Louis Leroy, qui exècre le tableau Impression Soleil Levant de Monet, invente le terme Impressionniste dans un article assassin. Le groupe de jeunes peintres s'amuse de l'expression et l'adopte rapidement.

« Que représente cette toile? Voyez au livret. Impression, soleil levant. Impression, j'en étais sûr; puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l'impression là-dedans... Le papier peint à l'état embryonnaire est encore plus fait que cette marine là. » Charivari 1874

Pour Octave Mirbeau, critique d'art rebelle de la fin du 19e à Paris, les journalistes qui analysent et interprètent les œuvres sont des « ramasseurs de crottins de chevaux de bois ! ». En d'autres mots, ils ne servent à rien. Le critique doit brasser la cage, faire trembler les sans talent et les imposteurs et révéler les artistes de génie à un large public. Pas de langage alambiqué chez Mirbeau, que de l'intelligible.

« L'art est devenu un cheval de manège, il tourne sur lui-même, il piétine sur place, et dans la crainte qu'il ne voit sa honte, il a deux œillères sur les yeux ». La France 1885

Ces journalistes d'art avaient une chose en commun : la légitimité. Ils connaissaient l'art, fréquentaient les galeries et les artistes; l'oreille tendue et l'œil ouvert. Ils écrivaient pour The Nation, Le Figaro, Le journal pour rire; le genre de journaux qu'on roule sous le bras et qu'on tache de café. Ils s'adressaient à tout le monde et étaient lus abondamment. L'art visuel avait une vie médiatique et entrait chez les gens.

Aujourd'hui, on demande aux journalistes culturels de maîtriser le Twister artistique : main gauche sur la pastille cinéma, pied droit sur la pastille musique, main droite sur la pastille littérature. Pour éviter les chutes, ils ont retiré la pastille art visuel du tapis. On s'étonnera ensuite que le journaliste généraliste n'exprime que des généralités et que Miss météo ne couvre pas la dernière exposition de Marcel Jean. L'art visuel est absent du radar des agendas « art et spectacles » du Téléjournal du soir. Trop d'art, pas assez de spectacle sans doute...

L'art visuel est désormais le petit rejet de l'école culturelle. Il se tient au fond de la classe avec ses copains Danse et Poésie. Il préfère de loin l'indifférence que l'attention du gros goon médiatique qui n'a jamais daigné lui parler mais qui l'a choisi comme tête de turc. Les animenteurs des radios privées pratiquent le bullying culturel depuis toujours en croyant faire dans la critique. En fait, ils brassent de l'opinion qui pue l'ignorance, la peur et la mauvaise foi et font mal au milieu de l'art plus qu'ils ne le croient.

Le critique d'art est mort. Depuis, les artistes vivent en vase clos et sont rarement dérangés ou remis en question ou même célébrés. Ils boivent un coup de rouge au vernissage de leur copain et en viennent même à oublier que leurs œuvres puissent être vendues. Quand un journaliste débarque au milieu de leur dernier solo, on les retrouve pétris d'étonnement. Ces deux univers ne se croisent plus et se comprennent de moins en moins. Pourtant, cet équilibre est vital. Il en va de la survie de l'art contemporain (actuel) selon la sociologue de l'art Nathalie Heinich :

« On peut ainsi appliquer au champ de l'art contemporain un modèle inspiré de la sociologie des religions : les artistes sont les prophètes; les critiques sont les prêtres, le public constituant les fidèles. Ce système tend à fonctionner en vase clos, puisqu'il faut une «conversion du regard» pour y adhérer, ce qui confère notamment aux critiques un rôle essentiel. L'art contemporain n'existe pas sans son exégèse.»

C'est Albert Einstein qui s'inquiétait de la disparition des abeilles, essentielles à la pollinisation des fleurs. Le travail des artistes, sans la pollinisation des journalistiques, restera bien au chaud dans quelques serres muséales protégées. C'est vraiment ce que nous souhaitons ?

Dans le cadre de l'émission L'aérospatial - CKRL 89,1 mercredi de 14h00 à 16h00 - les journalistes Jean-Pierre Guay, Dany Quine, Matthieu Dugal, Catherine-Eve Gadoury et le relationniste de presse Éric Couture, se sont questionnés sur les causes et effets de cette complexe et houleuse relation entre les arts visuels et les médias de masse.

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