ARTICLE
Orignal-serpent et sirène à néon
Symposium de Baie-Saint_Paul 2009
article par Claude Chevalot
3 septembre 2009
« C'est le propre du bon art de ne pas être
inoffensif. »
C'est ainsi que Martin Dufrasne, commissaire de la
27e édition du Symposium d'art contemporain de
Baie-Saint-Paul, répondait à une question que je
n'ai pas très bien entendue, posée par une dame
que je ne connais pas. Ces mots que j'ai saisis au
vol énoncent clairement l'intention du
commissaire qui a proposé le thème « Incroyables et merveilleuses ».
Qu'y a-t-il en effet de moins inoffensif que
12 artistes qui tournent toutes leurs facultés vers
un même point de fuite et qui, pendant un mois,
créent, échangent et s'influencent parfois même à
leur corps et coeur défendant ? Douze artistes,
plus habitués à la solitude de l'atelier qu'à l'échange avec le public, qui pendant un mois
travaillent sans filet, live, devant public. Certains d'entre eux s'investissent avec un abandon
total dans une dynamique qui peut pourtant paraître antinomique à un travail de création.
Résultat de ce mois de travail des artistes et du commissaire : un fort esprit de cohésion qui
se dégage des oeuvres exposées, une pertinence face au thème que l'on retrouve rarement
dans les manifestations de ce type. Il faut dire que, cette fois, le thème choisi est clairement
défini et porteur de bien des pistes de création. Dès mon premier tour des « ateliers », j'ai
tout de suite perçu un fil rouge qui courait, invisible et électrique, entre les murs, entre les
tables chargées de matériaux et entre les 12 personnages en piste. On pouvait dans un
premier temps avoir l'impression d'une uniformité de propos un peu décevante, mais l'art
pose plus de questions qu'il ne donne de réponses, comme le dit Dufrasne, et ce sont ces
questions que j'ai vue émerger au fil de mon contact avec les oeuvres et de mes échanges avec les artistes.
La production des artistes à l'issue du Symposium défie souvent les conventions du « beau »
et nous éloigne avec bonheur du banal. Ayant dans bien des cas choisi la peinture ou le
dessin, les artistes présentent pour la plupart des oeuvres figuratives qui courtisent l'abstrait
dans ce qu'elles ont de tordu, d'enchanté et d'insolite.
Dans une petite pièce où l'on entre à l'instar d'Alice, Frank Rezzak a dessiné aux crayons de
couleur un récit déjanté où se côtoient une femme-ampoule qui se veut parfaite et dont le
maquillage fond sur un sourire figé, un homme dans l'eau avec sa pipe, des fleurs carnivores
et une tête de chien parfaitement exécutée, chien aux yeux immenses et cartoonesques. Des
représentations oniriques de mondes imaginaires, en passant par les clins d'oeil
irrévérencieux à la mythologie (Latissa Bates), jusqu'aux installations qui revisitent non
seulement l'oeuvre d'un autre mais proposent le contre-emploi d'une créature magique
(Jérôme Ruby), il se dégage des lieux comme un petit vent fou qui décoiffe sournoisement. Si
je dis qui décoiffe sournoisement, c'est qu'au premier abord, rien n'est particulièrement
choquant ou trash dans ce qui est exposé, mais il suffit de s'approcher un peu des dessins
sciemment maladroits de Luc Paradis pour s'apercevoir que cela grince et que le vernis
d'innocence craque à rien : histoire ironique d'un monde surréaliste. Bayrol Jimenez, quant à
lui, crée l'incroyable en transformant une première fois des photos issues de journaux. Il
pousse la métamorphose de l'image encore plus loin en invitant les visiteurs à « effacer »
des parties du dessin avec des gommes qui se noircissent au cours du mois, jusqu'à ce
qu'elles ne puissent plus rien effacer. Un autre encore, Yannick Pouliot, sous le couvert
d'une élégance très XIXe siècle, nous balance des silhouettes troublantes : hybrides
d'humains qui forniquent, soudés à des meubles délicats. Chez Luc Paradis, la mutation est
elle aussi au coeur du travail. Pour quelques artistes, la technique de réalisation a grand
avantage à être visiteurs.
Martin Dufrasne n'a exercé aucune pression pour que les artistes terminent leur oeuvre pour
la fin du Symposium. D'ailleurs, dans un pareil cadre de réflexion, qui peut vraiment dire
quand une oeuvre est achevée ? Quand il n'y a plus de place sur le papier ou le mur ? Je lui ai
demandé ce qu'il voudrait qu'il reste de ce Symposium. Il m'a répondu que, plus que
souhaiter qu'il reste quelque chose, il souhaite que cela devienne quelque chose, que les
réflexions et les contaminations perdurent et se métamorphosent à leur tour. Ce qui semble
probable, c'est qu'il restera de ce mois fou de belles rencontres, de nouvelles amitiés et de
la chaleur entre les participants.
Comment devient-on un orignal à langue de serpent, des mothermen ou une sirène à néon ?
Il faut pour cela la vision d'un commissaire inspiré et les créations réjouissantes et
inquiétantes des artistes du 27e Symposium en art contemporain de Baie-Saint-Paul.