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Qui des deux...
Le potentiel mariage art-affaires
par Claude Chevalot
20 janvier 2010
Vous avez sûrement remarqué qu'il y a des moments où certains concepts sont dans l'air du temps. Les mêmes idées émergent à droite et à gauche, sans que l'on ne sache trop qui leur a donné naissance, chacun en réclamant la maternité (je ne vois pas pourquoi on dit toujours la paternité d'une idée).
Par exemple, il y a plus d'un an que l'idée de créer des liens entre le monde des affaires et celui de la culture a germé à Québec. Notre bon Régis 1er a émis le souhait que Québec devienne Capitale culturelle. Il semble d'ailleurs que ce ne soient pas des paroles en l'air puisque, à l'aide de la contribution de la Ville de Québec et du ministère de la Culture, la Chambre de commerce de Québec s'est dotée au mois d'août dernier d'une responsable du développement des liens affaires-culture. Or, il se trouve qu'à Montréal aussi le même concept flotte dans l'air et que les échanges naissent entre les artistes et les gens d'affaires. Quelques organismes représentant les arts de la scène ont vu le jour et travaillent avec les membres de la Jeune Chambre de commerce de Montréal. C'est comme je le dis : c'est dans l'air du temps !
Je ne pourrais pas être plus ravie de cet état de fait. Je souhaite effectivement que le Québec développe une pratique de mécénat, mais plus encore que ces deux milieux que l'on croit si opposés se lient davantage. Je pense aussi que le moment est tout indiqué pour s'attaquer à quelques idées reçues en ce qui a trait à la place de l'art dans la société et, dans la foulée, pour réfléchir à une façon nouvelle de considérer tout le potentiel de ce mariage art-affaires.
Examinons un peu ces idées acquises par presque tous :
Première idée reçue : la personnalité et les motivations des artistes et des entrepreneurs sont diamétralement opposées, et leurs motivations n'ont rien en commun.
FAUX : les artistes comme les entrepreneurs sont passionnés, possédés par un rêve ou un idéal ; tous deux voient grand, même démesuré ; ils se fient souvent à leur intuition, ne comptent pas les efforts, sont courageux dans l'échec et demandent beaucoup à leur entourage. Les vrais passionnés de part et d'autre sont souvent même prêts à hypothéquer leur maison pour financer un projet dont l'issue est loin d'être certaine
S'agit-il d'une vision farfelue ? Au contraire, je crois que de s'attarder aux similitudes plutôt qu'aux différences risque de donner naissance à un autre type de rapport.
Deuxième idée reçue : ce sont les artistes qui bénéficient le plus de ce type d'arrimage. Les gens d'affaires peuvent les soutenir financièrement ainsi que par le biais de services professionnels gratuits. Ce qu'ils reçoivent en échange, par ailleurs, est beaucoup moins clairement quantifié.
Pour ma part, je crois qu'en se limitant au rôle de récipiendaires, les artistes et organisations culturelles se maintiennent dans une position de demandeurs, laissant aux gens d'affaires l'apanage de la générosité, la position du plus fort, en quelque sorte. J'ai même lu dans Le Devoir il y a quelques semaines que l'on parlait d'un « Centraide pour les artistes ». Ça m'a littéralement fait bondir ! Il y a tout de même une sacrée limite au misérabilisme, et je ne comprends pas que le milieu des arts ne réagisse pas plus à cet énoncé.
Essayons pour un moment de regarder les choses sous un autre angle : et si les gens d'affaires étaient ceux qui recevaient le plus dans l'échange ? Impossible, dites-vous ? Je m'inscris en faux. Le monde des affaires, comme celui des arts, est exigeant et souvent sans pitié. De plus en plus, les entreprises se voient dans l'obligation d'évoluer à la vitesse grand V et de modifier leurs façons de faire autant que les centres d'artistes doivent innover dans leurs techniques d'autofinancement. Pour réussir, elles doivent sortir de la masse. En d'autres mots : elles se démarquent ou elles crèvent.
Je l'ai souvent dit, à mes yeux, les artistes en arts contemporain et actuel sont essentiellement des chercheurs. Ils marchent loin devant et balisent une route que le commun des mortels n'imagine pas encore. Tels les chercheurs scientifiques dont les travaux influencent énormément l'application des sciences dans le quotidien de la société, les artistes, j'en suis convaincue, ont le pouvoir de faire de même avec les pratiques reliées aux affaires, entre autres choses.
Que peut-il y avoir de plus efficace pour stimuler notre imagination, pour nous forcer à penser « hors de la boîte », qu'un contact avec le travail des artistes qui utilisent les nouvelles technologies comme véhicule de création ? Avec les artistes qui créent des installations, qui font de l'art audio ? Avec ceux qui pratiquent la performance ?
La grande majorité des employés dans les boîtes de publicité et de création 3D est jeune, elle a moins de 30 ans. Elle partage un rituel commun : arrive au bureau de bonne heure, surfe sur le Net et pige des images ou idées pour alimenter sa créativité et sa contribution aux nouveaux projets de la boîte. Pas étonnant que la plupart des pubs exploitent la même esthétique et le même courant de pensée. C'est là le résultat de tous patauger dans le même étang : pas beaucoup de nouvel oxygène !
À mon avis, c'est ce que l'art actuel a comme atout caché dans sa manche : offrir un accès privilégié à la créativité, aux démarches avant-gardistes, à l'expérimentation inédite pour le milieu des affaires. Un genre de service d'électrochoc de créativité dans le cerveau de tous ces gens qui cherchent désespérément à se distinguer. Ce n'est pas une solution clé en main : le cerveau de chacun réagira à sa façon, en tirera des idées et réflexions uniques ; il lui faudra faire des efforts pour s'ouvrir, et c'est là la véritable beauté de la chose.
Il est dangereux selon moi de toujours quantifier en termes économiques l'apport de l'art dans la société. C'est une vision mercantile pernicieuse qui ramène l'art à une valeur uniquement pécuniaire. Il n'y a pas que l'achat d'œuvres qui peut constituer un retour sur l'investissement pour les entreprises mécènes, il n'y a pas que les retombées économiques d'un évènement culturel qui en déterminent la valeur : l'essence même du travail des artistes actuels a le pouvoir de transformer les façons de faire et d'enfin faire éclater les paramètres de réflexion contraignants et rigides.
Le moment est enfin arrivé ! Surmonter ses craintes et aller au-delà des idées reçues demandent beaucoup de courage, et j'espère que les artistes sauront faire fi de leurs angoisses de vendre leur âme au diable autant que les gens d'affaires auront l'audace de s'aventurer en terrain inconnu.
Il s'agit d'oser agir et de prendre des risques.
Claude Chevalot
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