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La vraie fête au refus...
Françoise Sullivan au Moulin à parole

Le manifeste du Refus global a 61 ans. On l'a fêté discrètement l'année dernière. Mais la vraie célébration de ce texte fondateur a eu lieu il y a quelques jours sur les plaines d'Abraham, dans le cadre du Moulin à paroles. Françoise Sullivan, l'une des cinq signataires toujours vivants, a lu un extrait du mythique texte de Paul-Émile Borduas. Le silence était religieux, l'ovation spontanée et le constat frappant : dans un paysage où la droite politique prend beaucoup de place, les mots des automatismes sont plus que jamais actuels. 

L'idée est venue de l'avocat Marc Bellemare. Ce n'est plus un secret pour personne, Me Bellemare aime l'art et le collectionne. La lecture du manifeste du Refus global sur les Plaines lui semblait une évidence. Ce qui l'était moins, c'est que le texte ne soit pas lu par l'un des membres du groupe automatiste, l'un des cinq signataires qui veillent encore. C'est Françoise Sullivan qui a accepté l'invitation et qui a lu sans pathos inutile ces mots d'une force inouïe : 

« Notre destin sembla durement fixé […]. 
Des perles incontrôlables suintent hors des murs […].
Lentement la brèche s'élargit, se rétrécit, s'élargit encore […].
Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes […].
Le règne de la peur multiforme est terminé […].
Refus d'être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d'un cantonnement dans la seule bourgade plastique, place fortifiée mais facile d'évitement. Refus de se taire - faites de nous ce qu'il vous plaira mais vous devez nous entendre -, refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti) : stigmates de la nuisance, de l'inconscience, de la servilité. Refus de servir, d'être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas toutes deux, au second rang !
Place à la magie !
Place aux mystères objectifs !
Place à l'amour […] ! »

La charge explosive du texte de Borduas souffle encore, 61 ans après sa parution, en août 1948, à la très agitée Librairie tranquille de Montréal. Le public qui était sur les Plaines le 13 septembre dernier a applaudi longtemps. Une main pour l'artiste, bien sûr, qui a littéralement posé les premiers jalons de la danse moderne au Québec. Une main aussi pour les mots, étonnamment d'actualité : « Le règne de la peur multiforme est terminé ». En 2009, on ne craint plus le péché mortel ou les communistes, mais la prochaine pandémie de H1N1. « Refus de se taire - faites de nous ce qu'il vous plaira mais vous devez nous entendre ». En 2009, l'Index librorum prohibitorum (la 32e et dernière édition publiée en 1948 contenait 4000 titres) n'existe plus, mais le gouvernement fédéral au pouvoir propose le projet de loi C-10 qui suggère la modification des règles de financement des productions cinématographiques pour exclure celles qui contreviennent à l'ordre public. En 2009, le « sauvage besoin de libération »des automatistes a peut-être laissé place à un cruel besoin de sens.

Pique-nique avec Françoise 

Une rencontre s'est improvisée après la lecture. Françoise Sullivan nous a tendu le bras pour ne pas perdre pied. Une précaution plus qu'une nécessité parce que l'artiste de 84 ans est solide comme un chêne et vive comme le jour. À une table à  pique-nique, nous avons feuilleté une édition originale du manifeste Refus global : — « Vous avez écrit un texte dans le manifeste, Mme Sullivan ? — Oui, mais il n'était pas très bon. Le texte de Borduas est puissant. Vous avez vu la portée et la force de ces mots-là ? Quel auteur ! » L'artiste est modeste. Écrit à 23 ans, La danse et l'espoir n'a certainement pas la puissance du réquisitoire révolutionnaire de Borduas, mais défend avec intelligence des préceptes modernes et inédits en danse. Elle y exprime « le retour à la pureté primitive de l'être, dernier refuge de la liberté et de la vérité de l'art » . Françoise Sullivan a toujours été devant, loin devant. Elle a travaillé l'installation et la performance avant la lettre, a fait danser les couleurs sur les toiles et peint des chorégraphies sur scène. Elle est une des meilleures sculpteures abstraites de chez nous et ne se voit pas arrêter à 84 ans. Elle parle d'avenir et de projets comme au temps des mardis soirs dans l'appartement de Borduas, rue Napoléon. Ce doit être ça : « demeurer en tangence avec l'univers ».

1 : Stéphane Aquin, Conseil des arts du Canada, Article : Sullivan.

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