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Trois fois trois
Marcel Jean à la Galerie des arts visuels de l'Université Laval
par Julie Gagné
2 décembre 2009
C'est l'automne « Marcel Jean ». Deux expositions en autant de mois. Octobre, galerie Le 36 : êtres corps. Novembre, Galerie des arts visuels : Choses du monde. Et une proposition qui se déploie en deux manières, semblables et différentes. Une démarche claire, solide et maîtrisée, qui sait pousser plus loin la réflexion, l'enrichir et la communiquer. Parce que les deux expositions de Marcel Jean, cet automne, participent d'une même approche. Mais l'on sent qu'avec Choses du monde, il y a aboutissement.
Au 36, cinq tableaux orientés autour d'un trait noir, vertical, au centre. Cinq tableaux qui prenaient corps. Qui proposaient une réflexion sur la composition, la ligne, la couleur, sur tout ce qui fait que la peinture est construction. Sur ce qui rend la peinture vivante. à la Galerie des arts visuels, l'exercice se poursuit : il est développé davantage, enrichi. Le corps devient un élément du monde. Avec Choses du monde, Marcel Jean nous propose une triade, une triade de triptyques reprenant aussi le trait noir, vertical, comme geste premier, voire comme colonne qui soutient la composition. L'artiste évoque les nus de dos de Matisse. Mais dans chaque tableau, trois traits noirs, trois dos, qui séparent et rythment la surface.
Dans Choses du monde comme dans êtres corps, il y a dialogue entre les trois parties de chaque triptyque, entre les trois tableaux. Chaque partie du tableau forme un tout, un tout autonome, mais qui s'enrichit de la présence des autres parties. Comme le fait chaque tableau. Un dialogue, donc, qui s'effectue à tous les niveaux, du micro des touches au macro de l'exposition. Un dialogue que l'on peut diviser et subdiviser davantage. Mais avant tout, un dialogue qui se fait à trois. Dans un monde où tout est binaire, que ce soit l'informatique, le couple, le yin et le yang ou le positif et le négatif, Marcel Jean propose un troisième intervenant : le sens, la signification, qui ajoute au dialogue, à l'œuvre, une dimension plus grande, plus englobante, à la limite spirituelle. Il y a toi, il y a moi et, au-dessus de nous, il y a plus. Plus grand, plus fort.
Il y a ainsi une évolution du propos qui est visible lorsque l'on compare les deux expositions, mais qui se fait terriblement tangible avec Choses du monde. Trois tableaux qui semblent exposés par ordre de création. Le premier propose des traits au fusain d'un noir profond entourés de grandes zones d'un noir plus mat qui, elles, sont encadrées par des couleurs vives : rouge, jaune, gris. Une omniprésence de noir, donc. Mais surtout, un noir qui fait vibrer les minces interstices de couleurs. Qui leur donne toute leur richesse et leur saveur. Qui les rend floues, expressives. Au centre, à l'horizontale, des lignes courbes contrebalancent l'impact des traits verticaux. Elles évoquent des yeux mi-clos, trois paires : celles aux extrémités semblent tournées vers celle du centre. Marcel Jean reprend Les trois Grâces, oui. Mais aussi, je vois le dialogue, l'intimité de ces trois parties différentes du tableau qui, ensemble, communiquent pour créer un tout.
Triptyque délimité par trois traits noirs qui séparent la surface picturale en trois parties, la structure du deuxième tableau est la même. Ici, le noir est présent, non omniprésent. Comme un ciel de nuages qui se dégrade vers le gris, il coiffe trois pans de couleurs : bleu cobalt, bleu azur, blanc. Marcel Jean, dans cette deuxième proposition, intègre une diagonale. Organique. Ce « ciel » se termine de manière irrégulière. Ces traits diagonaux croisent les traits fondateurs. Diagonales, comme un geste incontrôlé ou comme un geste volontairement incontrôlé, qui ajoutent de l'expressivité. Tout comme les superpositions, l'accumulation des couleurs, qui se déclinent en une multitude de petites touches. Tout comme les traces de la toile, subtiles, mais certainement pas accidentelles, qui révèlent le support, la composition, telle une construction. Qui dévoilent la matérialité de la surface.
Le dernier tableau de la triade pousse le propos plus loin encore. Les couleurs sont superposées, elles sont toutes présentes les unes dans les autres, comme une myriade de juxtapositions dans laquelle chaque couleur possède le pigment de l'autre. Elles se fondent et forment un tout. On sent l'aboutissement du dialogue dans ces couleurs évoquant mille voix se mêlant les unes aux autres. Elles sont vives, éclatantes, profondes et riches, comme toujours chez Marcel Jean. Elles sont coulisses, taches, touches, elles sont uniques et multiples à la fois. Elles sont toutes. Cependant, presque plus de noir. Seulement dans les traits qui sont toujours présents, mais dont la verticalité est bouleversée. Ils sont diagonaux, ils sont à la limite de la perte d'équilibre, mais se tiennent toujours debout.
Et dans ces trois entités, un propos qui progresse, qui évolue. La première toile présente un aspect plus léché, plus épuré. Minimaliste. Dans le deuxième, Marcel Jean intègre la diagonale et la brisure comme une expression. La troisième toile, qui n'est que mélange de couleurs et diagonales, présente un aspect résolument expressif. Lentement, l'équilibre se brise, et Marcel Jean évolue tel un funambule entre équilibre et déséquilibre. Il ne tombe jamais. En poussant davantage, on croirait voir l'histoire de l'art se déployer en trois étapes devant nos yeux. Réel. Interprétation du réel. Abstraction. Ou encore formalisme, expressionnisme, métissage. Quoi qu'il en soit, Marcel Jean a une maîtrise saisissante de son art, de son médium. Une maîtrise qui s'incarne autant dans la main que l'on sent sûre d'elle, de par les traits confiants réalisés d'un seul coup et ces mélanges de couleurs si finement exécutés, que dans la réflexion. Il a une démarche qui témoigne d'une réflexion riche, dense et parvenue à maturité. Elle est aussi conséquente et ne peut que nous stimuler grandement, ou nous laisser pantois.
On ne saurait parler de l'exposition Choses du monde sans la lier à êtres corps. La peinture qui prenait corps prend désormais de l'ampleur. Alors qu'on ne pouvait qu'accorder une grande attention à la verticalité des tableaux présentés au 36, elle ne s'affirme à la Galerie des arts visuels que par les traits parce qu'elle ne domine plus, les toiles étant plus larges que hautes. On n'a plus l'impression de voir un seul corps, mais d'en discerner une multitude. Comme une petite foule. Le format, qui était grand au 36, est ici majestueux. Imposant. Il impose le respect. Et de voir de si grandes toiles, dans un espace spacieux tel que celui de la Galerie des arts visuels, impose un respect presque sacré pour les œuvres. On peut, en s'approchant, se laisser englober dans le détail. On peut se reculer et voir chaque tableau dans son ensemble. Et l'on peut prendre plus de recul encore, afin des les embrasser tous trois du regard, en même temps. L'espace de la galerie rend grâce à l'ampleur du travail de Marcel Jean. Merci.
On ne saurait non plus passer à côté des trois petites esquisses présentes sur le premier mur de l'exposition. Trois petits dessins, au fusain, au graphite et au crayon de bois, dont l'échelle contraste fortement avec celle des tableaux. Trois esquisses qui reprennent le vocabulaire des tableaux. Préparatoires ? Peut-être. Mais elles sont des œuvres à elles seules, minimalistes, mais à la fois très expressives. Le trait vertical y est toujours motif et leitmotiv. Mantra. Esquisses qui jouent encore sur l'idée de l'équilibre ainsi que sur le concept de triade. Qui devient triangle. Trois dimensions qui, ici, se rejoignent pour former un tout. Ces esquisses agissent comme une préparation pour l'exposition. Comme si l'artiste avait réussi à y insérer son propos.
Choses du monde de Marcel Jean est une exposition à voir absolument pour réfléchir sur la création picturale, sur ce qu'elle implique ou sur l'ordre du monde. Pour être stimulé intellectuellement ou encore se contenter de recevoir, d'être émerveillé devant le travail d'un artiste accompli. D'être touché par la justesse de son exécution ou celle de sa réflexion.
Marcel Jean, Choses du monde
à la Galerie des arts visuels de l'Université Laval jusqu'au 20 décembre 2009
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