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Prendre corps
Marcel Jean, Être corps à la Galerie Le 36

Marcel Jean, Galerie Le 36

Entrer à la galerie Le 36 pour voir l'exposition Êtres corps de Marcel Jean, c'est être accueilli par cinq toiles, des tableaux aux dimensions humaines qui se tiennent debout et qui s'affirment dans leur verticalité.

« Corps debouts, êtres de peinture qui s'originent des espaces de la peinture. Tableaux où la construction chromatique garde le trait comme premier dans la singularité de son geste et en même temps révèle la présence originelle de son noir absolu comme couleur. » Cette citation de Marcel Jean est le point de départ d'une réflexion sur l'art, sur la peinture comme construction, sur l'acte de peindre et ses conséquences sur l'oeuvre terminée.

Le titre même de l'exposition est révélateur, « Êtres corps ». C'est comme la peinture qui prend corps à la suite du geste et de la pensée de l'artiste. Comme l'oeuvre qui se matérialise en fusionnant ses trois outils fondamentaux : la peinture, la toile et l'artiste, avec tout son bagage. La peinture prend corps aussi dans la forme de sa composition. Au centre de chaque tableau, une ligne, un trait noir, vertical, qui agit comme une colonne vertébrale, qui permet à l'oeuvre de se tenir debout. Qui crée l'équilibre nécessaire de la verticalité. Trait qui aussi sépare chaque tableau en deux parties, qui force le dialogue entre des éléments d'un tout et qui sait s'entourer d'une zone de couleur intermédiaire, question d'équilibrer les contrastes, les oppositions, ou encore d'accentuer l'harmonie.

Contrastes ou harmonies entre les couleurs qui, elles aussi, dialoguent. Mot qui me semble parfaitement adéquat lorsqu'on parle de l'exposition Êtres corps. Les couleurs échangent et se répondent, que ce soit par le biais de leur superposition ou de leur juxtaposition. Chez Marcel Jean, elles ne peuvent être pleinement unies. Il y a toujours touche de jaune dans le rouge, touche de gris dans le blanc, et ainsi de suite. Touches qui laissent nécessairement transparaître le geste par des coups de pinceaux amoureux ou haineux, zen ou nerveux, délicats ou massifs. Coups de pinceaux qui ponctuent la composition et qui, à leur manière propre, créent l'équilibre. Le vif sera atténué par le pâle ou le sombre. Et ça crée son effet. Ce mélange, ces petites touches en apparence innocentes, donnent l'impression d'une vibration, d'un flottement, d'un « derrière la surface ». La couleur devient enveloppe, comme une enveloppe corporelle. Elle devient peau.

Mais revenons au trait, tout en noir. Un noir qui vient ajouter à l'expressivité du tableau. Qui agit comme un vide ou une présence, comme le devant ou le derrière, comme un tout ou un néant. Le trait comme point de départ et ligne de force. Qui force au dialogue. Qui sépare et qui unit. Dans Êtres corps, on trouve deux types de composition : il y a tout d'abord les tableaux où la ligne du centre crée l'équilibre et les tableaux où le trait central est appuyé par deux autres, tout aussi noirs, qui viennent soutenir la colonne du centre. Dans tous les cas, ce sont deux parties qui se répondent, qui échangent, que ce soit par le biais de la couleur ou de la composition de chacune. Deux parties qui laissent penser au débat intérieur en chacun de soi. Au débat, mais aussi à l'harmonie, à la paix qu'on fait avec soi-même. équilibre et déséquilibre. Cicatrice et force. Bref, le trait se présente comme un geste décisif et définitif, malgré l'utilisation du fusain. Il est spontané comme le dessin, qui ici s'amuse avec la peinture. Il est résultat du geste. Il est moment primordial de la création.

Regarder l'exposition Êtres corps, c'est se pencher sur la peinture comme conséquence de l'action et de la pensée. C'est réfléchir la peinture comme médium, comme construction. C'est aussi réfléchir à la création, à la couleur, au geste, à la ligne, à la composition, comme autant de variantes qui procèdent de la création de l'image. C'est aussi se perdre dans les tableaux, s'égarer dans un monde qui peut, d'une certaine manière, ressembler à son monde intérieur, avec ses contrastes et ses nuances. Avec ses complexités qui prennent corps en soi et par soi, comme la peinture prend corps avec la toile.

Galerie Le 36
36, rue Couillard, Québec
Exposition présentée jusqu'au 25 octobre 2009

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