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L'envers du décor
Jérôme Bourque, Offrandes et sacrifices à Regart, centre d'artiste en art actuel

Jerome Bourque, Regart, centre d'artiste en art actuel

Jeudi 29 octobre, ma copine et moi étions préparés pour la grande traversée. Il y avait le vernissage de l'exposition de Jérôme Bourque chez Regart, et cela méritait le voyage en bateau pour se rendre à Lévis. Cela peut paraître laborieux et en rebuter plusieurs, mais ce n'était pas si pire, surtout accompagné d'un bon bouillon de poulet servi par la machine distributrice du traversier.

Je connaissais déjà le travail de Jérôme Bourque. Il avait un an d'avance sur moi quand j'ai entamé ma maîtrise à l'Université Laval. On connaissait Jérôme pour la qualité technique de son travail, mais aussi pour l'humour présent dans les mises en scène qu'il montait avec, comme figurants, lui-même et nos amis communs. Je revois encore cette œuvre où mon copain Dan fend une bûche avec une hache en regardant la caméra. C'est la nuit, ou peut-être le matin avant l'aube, la scène est éclairée par des phares de voiture et une lampe au-dessus, le ciel est d'un bleu surréaliste. Cette scène est franchement étrange.

Mais l'exposition présentée à Regart est un peu différente de ce qu'il créait à cette époque pas si lointaine. Il n'y a qu'une seule photographie avec une présence humaine, et elle n'est pas moins étrange que les anciennes : c'est une personne en manteau de fourrure qui se trimbale avec un carrosse pour enfants dans un poulailler au travers de milliers de poulets. C'est plutôt étonnant.

Les photos sont très belles et la justesse d'exécution technique est aussi au rendez-vous. Le mouton sur la table en bois massif sur le carton d'invitation qui présente le corpus est une image particulièrement forte mais, comme ma copine, j'accorde une préférence pour cette petite cabane dont le toit dégage de la brume. La fenêtre est orangée, signe de lumière et de chaleur à l'intérieur de la petite maison. Le ciel montrant les arbres en contre-jour donne encore une fois l'indice d'une prise de vue très matinale. Toutes les photographies sont éclairées par des néons disposés à l'arrière des images, ce qui fait encore plus ressortir les couleurs intenses que Jérôme Bourque sait si bien faire apparaître.

Mais que se passe-t-il dans ces œuvres ?

Ce qui ouvre ma réflexion, c'est cette image d'un conifère en pleine chute, tombant d'un pont, vers les rapides d'une rivière. Je ne peux m'empêcher de penser aux œuvres de Gwenaël Bélanger qui sont à première vue du même ordre. Pour ceux qui ne le connaissent pas, cet artiste a réalisé plusieurs photographies de chutes d'objets. Par exemple, il a réalisé une série de miroirs capturés au moment exact de leur fracas. Pour connaître cet artiste, vous pouvez visiter son site personnel à cette adresse : www.gwenaelbelanger.com.

Qu'est-ce qui différencie alors l'une des œuvres de Gwenaël Bélanger de celle de l'arbre qui tombe du pont de Jérôme Bourque ? La différence, je crois, se trouve dans les fondements de la pratique photographique. Quelle est la plus grande des spécificités de cet appareil qui photographie, sinon de capturer le réel dans un cadre délimité par les frontières de son ouverture ? C'est ce que Gwenaël Bélanger met en valeur en figeant un moment précis dans un mouvement qui se déroule dans le réel. Jérôme Bourque ne peut pas ne pas capturer le réel, car il utilise aussi l'appareil photographique et, pourtant, il détourne le médium de son origine. La grande différence entre la photographie de l'arbre qui tombe et celle du miroir qui éclate en morceaux, c'est que le miroir tombe réellement, alors que l'arbre est attaché et que les chaînes ont été effacées probablement avec l'outil « tampon » de Photoshop.

Ce détournement apporte des résultats intéressants, comme le fait que l'eau des rapides soit floue, alors que l'arbre qui est supposé tomber est très clair. L'arbre ne tombe pas, en fait il flotte au-dessus de la rivière ; je parle ici de ce que veut nous montrer l'image. On peut sentir la lourdeur des branches qui s'affaissent de par leur poids, ce qui n'arriverait pas lors d'une chute. D'ailleurs, une vidéo plus loin dans l'exposition, qui est présentée avec la technique du stop motion, montre bien l'intention de faire léviter l'arbre plutôt que de suggérer sa chute.

Prenons un autre exemple : celui du mouton sur la table. La scène ne se passe pas dans un champ où il y aurait une vielle table avec un mouton intrigué qui se serait perché dessus, alors que par hasard le photographe passait par là. La table est très luxueuse et les seuls indices de détérioration visibles sont les traces de sabot du mouton. Le fond est noir et l'éclairage, impeccable, bref tout a été très bien organisé. L'intention de l'auteur est clairement de nous plonger dans une fiction et, pourtant, ce que je vois, ce n'est pas un mouton qui pose sur son socle de luxe. Ce qui me vient à l'esprit, mais qui n'est pas apparent, c'est l'envers du décor : je ne peux m'empêcher de voir l'image de Jérôme Bourque qui soulève le mouton pour le mettre sur la table. Il a été aidé, c'est certain, parce que, vu le faible nombre de traces de sabot sur la table, il a fallu faire vite pour que le mouton ne perde pas patience, se sauve et, du même coup, égratigne toute la table.

Je ressens la même chose pour l'arbre en suspension. Même si elle n'est pas visible sur l'image, je vois quand même la chaîne qui sert à suspendre l'arbre. De plus, je vois le véhicule qui retient la chaîne et peut-être même quelques curieux qui regardent la scène. Cet envers du décor, je le vois également chez Gwenaël Bélanger et je le voyais chez Benoit Aquin dans sa photo du camion en feu. Pourrions-nous affirmer alors que la photographie capture aussi son hors-champ ? Celui-ci apparaîtrait, indépendamment de l'intention de l'artiste, par les déductions que le regardeur se fait et qui découlent des indices présents dans l'image.

Finalement, il n'y a pas tant de différences entre les photographes qui montrent le réel et ceux qui montrent la fiction parce que, dans tous les cas, nous avons affaire à une capture du réel, mais aussi, dans tous les cas, le hors-champ est très présent. Et puis, je me pose maintenant la question : lancer un miroir et le photographier au moment où il se casse, ne serait-ce pas également une sorte de fiction, au même titre que le choix du meilleur angle de vue pour capturer une scène où quelqu'un essaie d'éteindre un feu pris dans la roue d'un camion, alors que d'autres le regardent faire ? Il me semble que les choix du photographe modifient automatiquement le réel et transforment l'œuvre en fiction. Serait-ce à dire que dans l'œuvre d'art, du moins en photographie, fiction et réalité sont enchaînées ensemble et créent la dynamique de l'œuvre ? Si l'art est d'apporter le réel à la lumière, l'action pour y arriver est une fiction. L'origine latine de ce mot, fictio, tirée du Dictionnaire historique de la langue française de Robert, signifie d'ailleurs « action de façonner ».

Plus loin, dans le même dictionnaire, il est dit que le terme fiction à l'époque médiévale signifiait « tromperie ». C'est peut-être ici la grande différence entre l'arbre de Jérôme Bourque et le miroir de Gwenaël Bélanger. Nous revenons alors à l'intention du photographe plus qu'au résultat de ses interventions. Il est évident que Gwenaël Bélanger veut nous montrer un moment réel. Il veut rehausser une fraction de seconde et la rendre dans toute sa splendeur. Bélanger met l'accent sur ce qu'il veut nous montrer et tient fermement à ce que sa photo ne mente pas sur ce qu'elle est et ce qu'elle montre. Bourque, de son côté, ne se gène pas pour commettre le sacrilège d'utiliser le trucage, sacrilège qui mettrait en colère les puristes de ce médium. Le travail de cet artiste est à l'opposé de la démonstration des spécificités de son médium, et cela ne fait pas de lui un mauvais artiste. En voyant ses œuvres, nous comprenons très clairement qu'il comprend bien ce qu'il fait et qu'il connaît à fond son médium.

Malgré tout, le médium parle de lui-même, ce qui permet à Jérôme Bourque de parler d'autres choses. Ce délaissement de la tautologie du discours sur le médium permet selon moi deux choses que j'aime bien : alléger l'approche des œuvres tout en nous gardant longtemps dans leur monde par les multiples questions qu'elles nous posent.

Je vous invite à consulter le site personnel de Jérôme Bourque à cette adresse : www.jeromebourque.com.


Jérôme Bourque, Offrandes et sacrifices
à Regart, centre d'artiste en art actuel
jusqu'au 29 novembre 2009
48, côte du Passage, Lévis (Québec)
418.837.4099

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