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La création de l'humour
Dan Moynihan à l'OEil de poisson
par Christian Messier
27 janvier 2010
Depuis le 15 janvier, Dan Moynihan, un artiste australien, expose dans la Grande galerie de L'Œil de Poisson l'installation qui porte le nom d'Escape from New Work. Faisant à moitié référence à ce chef-d'œuvre du cinéma d'action des années quatre-vingt qu'est Escape from New York et à moitié référence à la pression que vit l'artiste lorsqu'il présente un nouveau projet, Escape from New Work semble aussi se moquer, du même coup, de ses propres références. L'entreprise venait avec le risque de perdre son public à cause de la cohérence qui semble douteuse mais, finalement, le résultat fonctionne très bien et crée une nouvelle cohérence plutôt étonnante.
L'artiste donne l'impression de se nourrir de ces deux sources sans pour autant les rendre nécessaires à la compréhension de l'œuvre. En fait, il dirige les gens vers un sens, mais sabote ce qui est amené par la présence même des émetteurs de sens, c'est-à-dire que, si l'on rattache le titre qui parle de s'évader de sa propre œuvre et qu'on le lie avec ce que dit le communiqué et l'idée du masque qui sert en général à garder l'anonymat, tout est cohérent et illustre une certaine angoisse. Cependant, le sens que dictent les mots est parasité par la présence des objets et les choix d'associations faits entre eux. La référence au film détourne tout de suite l'idée principale, surtout que le titre de l'exposition est écrit avec la même typographie mais sur un fond de fruits frais et qu'un portrait de Kurt Russell, le héros du film, laisse voir les mêmes fruits sous son œil de pirate lorsque quelqu'un de l'autre côté du mur tire sur la ficelle pour voir dans le trou de l'œil. Et puis, il y a ce masque géant qui logiquement pourrait être justifié par son utilité principale, le déguisement, mais qui sabote son propre sens en étant présenté sous des dimensions démesurées : une dizaine de pieds de haut.
C'est très ambigu, mais surtout très direct, comme expérience des objets, et très drôle. Je crois que c'est cela qui fait du bien : c'est non seulement drôle, mais les justifications pour dire qu'il s'agit de « vrai art » sont complètement bidons.
Il ne faut pas, selon moi, considérer l'humour comme une pratique simpliste seulement parce qu'il allège l'atmosphère. Ne comparons pas non plus cette forme d'humour avec le piètre style que plusieurs de nos stand-up comiques pratiquent, souvent basé sur le bitchage. Il faudrait écrire un livre sur l'utilisation de l'humour en art pour bien saisir tous les enjeux de cette pratique, mais cette entreprise est un peu trop ambitieuse pour mon agenda. Je vais tout de même tenter de défricher un peu le sujet.
Voici mon hypothèse : tout comme l'art, l'humour transcende le langage des mots, ce qui nous amène aux limites de nos facultés humaines.
Commençons par ceci : il y a une formule en logique qui peut être appliquée à la majorité des blagues. C'est un syllogisme avec une sorte de pivot de sens dans l'élément qui fait un lien logique entre deux autres éléments.
Syllogisme : A = B, B = C, donc A = C.
Blague : A = B, B = C, mais A et C son liés logiquement par la formule sans être équivalents.
Voyons maintenant comment se comporte cette formule avec une simple devinette :
Combien faut-il de psychologues (A) pour changer (B) une ampoule (C) ?
Rép. : Un seul peut suffire, à la condition que l'ampoule veuille bien changer.
Ce qui est drôle dans la blague, c'est d'imaginer une ampoule (C) se faire soigner par un psychologue (A) ; mais ce qui est encore plus drôle et intéressant, c'est la ruse du langage pour arriver à cette situation : (B) prend un double sens et lie (A) et (C) qui n'ont rien en commun, sinon (B).
Le langage des mots, qui est aussi la structure de notre faculté de penser, est déjoué par un simple tour de passe-passe, et nous nous retrouvons face à ses limites. Cela provoque cette réaction étrange qu'est le rire.
L'art aussi transcende la pensée, mais autrement. C'est par la singularité que l'art y arrive, c'est-à-dire que l'art en général met en lumière le réel qui est infiniment plus précis que les mots. Tout est plus précis que les mots, mais l'art montre sous les projecteurs cette précision que nous pouvons voir et non saisir avec notre esprit. Contrairement à l'humour, l'art ne provoque pas le rire, mais un vertige, comme quand nous prenons conscience des concepts d'infiniment grand ou d'infiniment petit. L'art nous met devant le concept d'infinie variété et d'absolue singularité. C'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles le concept d'art s'est souvent retrouvé dans l'histoire aux côtés de la divinité, qui est aussi de l'ordre de l'absolu, quoique l'art n'est plus aussi sacré qu'il l'a déjà été.
L'art provoque le vertige, l'humour le rire, Dan Moynihan provoquerait donc les deux. En effet, en entrant dans la pièce, j'ai ri autant que j'ai été estomaqué. mais encore. L'art dans cette œuvre ne semble pas parler de la mise en lumière de sa matérialité, ce qui est en général le propre de l'art, mais d'autre chose.
Analysons donc la présence de l'humour dans cette œuvre à l'aide de notre formule de syllogisme modifié. Nous avons comme élément le thème de l'angoisse face à la pression du risque de présenter un nouveau travail. Cela pourrait être l'élément (A). Nous avons ensuite le film Escape from New York qui serait l'élément (C) et, disons, la fuite comme élément (B) qui devient le liant entre (A) et (C). Nous avons ainsi la formule suivante : Dan Moynihan fuit son angoisse d'exposer, Kurt Russell fuit les menaces de la prison de Manhattan, donc l'exposition s'appellerait Escape from New Work, et un gros masque pour dissimuler l'identité de l'artiste côtoierait des éléments du film. Quant aux fruits derrière l'œil de pirate, allez savoir…
Je ne suis toujours pas convaincu de mes hypothèses mais, à ce stade, il m'apparaît évident que ces références ne sont pas sérieuses et qu'il y a une grande part de jeu dans ce projet. Une autre constatation que nous ne pouvons pas mettre en doute est la force et la cohérence de l'installation. J'avoue avoir vraiment de la difficulté à élucider ce mystère. Tout ce que nous pouvons conclure est peut-être que Dan Moynihan maîtrise bien l'art de rendre cohérentes des choses qui par la logique commune ne sont pas interreliées. C'est ce que nous pourrions appeler une cohérence sensible, ce qui inclut tous les paramètres sauf la logique habituelle. En général, les artistes qui arrivent à cette maîtrise se laissent voguer tout au long du projet en étant plus à l'écoute de l'évolution de l'œuvre qu'à leurs objectifs de départ.
Je ne sais pas si Dan Moynihan a fonctionné ainsi, mais son installation m'a ramené au sentiment que j'ai en faisant de la peinture, quand j'atteins ce moment où mon tableau me fait rire aux éclats parce que ce qui est arrivé dans l'œuvre crée un humour très singulier. Je me plais vraiment à imaginer l'artiste travailler sur son projet et avoir des fous rires à tous moments. J'espère réellement que c'est le cas. J'espère aussi voir plus de projets d'artistes qui créent de l'humour. L'humour n'enlève pas la rigueur mise à créer une œuvre. Au contraire, cela prend beaucoup d'exploration pour que l'humour émerge d'une œuvre. Se positionner dans le champ de l'humour, c'est laisser l'œuvre devenir ce qu'elle doit devenir sans avoir à justifier ce qui est arrivé par des références. Dan Moynihan ne justifie rien avec ses références, elles ne sont que le point de départ d'une aventure de création qui a abouti à cette exposition qui, par sa singularité, m'a beaucoup touché.
Christian Messier
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