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Les trois apparitions
Branka Kopecki à La Bande Vidéo

Branka Kopecki,La Bande Video

L'art est une discipline qui ne tiendra jamais son public par la main. Devant une oeuvre, il faut penser et laisser tomber ses goûts préétablis parce que d'aimer ou non une oeuvre ne dépend pas d'un spectre d'intérêts, mais de surprises que l'on découvre dans le dévoilement de l'oeuvre.

Cette situation est particulièrement vraie avec l'installation vidéo de Branka Kopecki qui est présentée à La Bande Vidéo jusqu'au 10 octobre. Je ne crois pas qu'il soit possible de s'y arrêter dix secondes et de dire : « C'est dans mes goûts » ; « C'est beau » ; « J'aime ça ». On ne peut pas non plus ne lire que le communiqué et ne s'arrêter qu'au discours pour tout comprendre. Il faut parcourir l'installation qui pourtant se regarde de façon frontale, comme un tableau à plusieurs strates.

Je m'arrête donc, le temps que cela prendra, afin d'entrer dans l'ouverture du sens de cette oeuvre.

À l'une des extrémités de la galerie, il y a un canon qui projette une image. Si je me rappelle bien, ce sont des arbres, et il y a un personnage de dos. Il me semble que l'image est plutôt statique mais, en fait, elle n'est tellement pas au premier plan du propos qu'il est facile d'en oublier le contenu. Mon souvenir en est très vague, comme si l'image n'était qu'un prétexte pour ne pas envoyer la lumière bleue du canon. Mais ce n'est pas seulement un prétexte : cette image n'est pas narrative et elle nous renvoie à d'autres aspects de la vidéo, peut-être même à ses spécificités. Ce qu'il faut comprendre, c'est que l'installation ne parle pas tant de l'image vidéographique que de ses supports qui la font exister. Ces supports, nous les appelons écrans. Il y a trois sortes d'écran dans l'installation : trois vitres polies au jet de sable d'environ un mètre de haut sur 20 centimètres de large, qui tiennent sur de petits socles de bois et qui sont au premier plan ; ensuite trois autres vitres - je ne suis plus certain du nombre - non polies et ayant approximativement la même dimension, à moins qu'elles ne soient plus grandes, qui, elles, semblent refléter la rétroprojection des vitres polies ; finalement, le mur blanc qui montre les trois bandes n'ayant pas été cachées par les autres écrans.

En fait, ce que je comprends, c'est que l'idée principale du projet se concentre sur cette triple manière qu'a l'image d'apparaître, c'est-à-dire par la rétroprojection, le reflet et la simple projection sur une surface opaque. L'inversion d'importance entre l'image et l'écran est aussi très intéressante, du moins de la façon dont elle est amenée. Mais après avoir saisi le concept, je me pose la question cruciale : comment l'art se manifeste-t-il dans cette oeuvre ?

Je vois tout de suite un piège, celui de la simple démonstration d'une idée qui ne mène pas plus loin que la simple solution à une énigme. La transcendance du médium de la vidéo pourrait aussi paraître comme une petite ruse qui se veut avant-gardiste, mais qui n'impressionne plus grand monde. Pourtant, quelque chose persiste, comme si d'avoir ouvert le dialogue entre les trois modes d'apparition de l'image avait amené une question plutôt qu'une réponse. Contre toute logique, cette oeuvre n'est pas en train de me dire : « Regarde comment j'ai été conçue de façon intelligente ! » Elle l'est, mais c'est autre chose que je vois.

C'est peut-être, comme je viens de le dire, le dialogue entre ces trois modes d'apparition. Il me rappelle la fin du film Pi, quand Max est devant les gens de la secte juive qui veulent la série de chiffres, sur laquelle il a travaillé pendant tout le film, sous prétexte que ce nombre serait le nom de Dieu. Max leur répond qu'ils ne comprennent rien et ne comprendront jamais ce nombre. Le nombre lui-même n'est rien, c'est la syntaxe entre les chiffres qui fait sens, c'est l'interaction entre les chiffres et leur dialogue. Max était mathématicien jusqu'à ce qu'il se perse une tempe avec une perceuse.

Cette hypothèse me plaît : voyons comment les trois modes d'apparition dialoguent entre eux et, du même coup, nous révèlent le sens de l'oeuvre.

Commençons avec le verre poli. Sa relation effective avec le verre transparent est de se refléter sur celui-ci. La question se pose alors : voyons-nous l'image du verre poli ou celle de la rétroprojection ? Laissons cette question en suspens, je ne crois pas qu'elle soit une piste vers la compréhension du dialogue entre les éléments de l'oeuvre. Avec le mur, le verre poli agit comme un cache, c'est-à-dire qu'il ne reste que trois bandes du rectangle original de l'image projetée. Le verre transparent, de son côté, n'agit sur aucun des deux autres modes d'apparition et, en y pensant bien, je constate que le mur n'agit pas non plus sur les deux autres. Nous ne sommes donc pas devant un dialogue entre trois phénomènes, mais au contraire devant un seul écran qui crée deux autres phénomènes.

Bien qu'un seul support agisse sur l'apparition de l'image sur les deux autres, nous sommes quand même devant trois phénomènes différents qui pourtant dialoguent entre eux. J'aimerais arriver à pointer l'élément de sens qui me touche, mais c'est comme s'il jouait à la cachette avec moi. Il est là devant moi, mais se cache, et l'absence de ce contact intelligible ou, disons, de ce quasi-contact me garde aux aguets, prêt à résoudre ce casse-tête qui, une fois complété, ne sera qu'une pièce d'un autre casse- tête plus grand.

Dans L'origine de l'oeuvre d'art, Heidegger disait que les phénomènes nous sont dissimulés sous une double réserve. La première des réserves est celle du sens réel du phénomène qui fuit devant nous ou, disons-le plus clairement, qui n'est pas accessible à la compréhension humaine. La deuxième réserve, c'est la nécessité humaine de plaquer de sens une chose malgré l'impossibilité d'y donner le bon. Peut-être que l'art se trouve dans cette étape où nous sommes conscients de cette impossibilité d'intelligibilité, mais que nous n'avons d'autre choix que de chercher du sens parce que telle est notre condition humaine.

Devant cette installation vidéo de Branka Kopecki, je suis appelé par ce besoin, mais je n'arrive jamais à le combler, comme lorsqu'on a un mot sur le bout de la langue. Pourtant, je sais que je suis en contact avec les idées de l'artiste que j'ai l'impression de bien comprendre, mais ce que je comprends aussi, c'est que l'artiste joue avec un langage totalement abstrait qui est le sens des phénomènes. C'est comme si une personne se mettait à parler une langue étrangère sans rien comprendre de celle-ci, juste pour les sons qu'elle donne. Et puis des gens l'écouteraient pour la même raison : non pas pour comprendre ce qu'elle dit, mais parce que c'est beau.

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