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ARTICLE
Les oeuvres oubliées
Benoit Aquin chez VU photo
par Christian Messier
17 septembre 2009
Les quelques articles que j'ai lus à propos de Benoit Aquin disent tous
à peu près les mêmes choses, soit que l'artiste a reçu en 2008 le
prestigieux prix Pictet pour la série Le Dust Bowl chinois qui est
présentée chez Vu. On dit aussi que son oeuvre montre une forte
préoccupation pour les grandes causes humanitaires telles que la fonte
des glaciers dans le Grand Nord canadien, les crimes aux pesticides au
Nicaragua ou, le sujet de cette exposition, la désertification de
certains territoires en Chine. Tout le monde semble d'avis que son
oeuvre est de l'ordre du reportage, ce que j'aurais également tendance à
approuver. Cependant,
devant ces images, le sujet de ce reportage ne m'a jamais autant
intéressé que la question de la photographie de reportage elle-même,
c'est-à-dire celle sur la manière dont de telles oeuvres deviennent
oeuvres d'art à partir d'une simple capture du réel.
La première photographie de Benoit Aquin que j'ai vue est
celle du camion bleu dont une roue est en feu. Elle était sur mon écran
d'ordinateur, isolée des autres oeuvres du corpus et de toute autre
information sur l'artiste, sa démarche et l'idée reliée au projet Le
Dust Bowl chinois. Qu'y a-t-il dans cette image ? Ce qui me saute aux
yeux, c'est le camion dont la cabine bleue fait contraste avec les tons
bruns et beiges de l'image. Cet endroit semble plutôt désertique, ce
qui cause cette dominante de teintes. Mais ce qui me préoccupe le plus,
ce sont les quatre personnages très présents dans la composition de
l'image. L'un des quatre pellette du sable pour éteindre le feu, deux
autres montent la côte qui mène à la route, dont un a les deux mains
réunies dans le dos et finalement un dernier, qui est plus rapproché du
photographe, regarde la scène, les mains dans les poches. Ils nous
tournent tous le dos sauf le pelleteur qui est de profil et un peu
accroupi. Ce qui m'a captivé dans cette image, c'est la
composition très équilibrée, les agencements de couleurs très riches,
l'étrangeté de la scène et, surtout, la justesse et la force de
l'image. La mise en valeur très accentuée des qualités picturales de
cette image m'a vraiment étonné. Ce que je me suis demandé ensuite,
c'est si la scène avait été prise sur le vif ou si tout avait été
arrangé et composé volontairement. Les éléments sont si bien disposés
qu'une certaine théâtralité s'installe. Apparemment, et dans la logique
du reportage, cette image a été prise sur le vif. Elle est probablement
la meilleure parmi des dizaines d'essais, ce qui expliquerait la
justesse de la composition, mais cette hypothèse ne me satisfait pas.
Aussi me faudra-t-il aborder le corpus au complet pour me faire
vraiment une idée.
Quelques autres photographies du corpus partagent cette
même ambiguïté de la scène prise sur le vif qui se transforme en
véritable mise en scène. Dans « Tempête à Hongsibao », un homme marche
de façon trop décontractée, presque avec l'attitude d'un cow-boy, alors
que la posture des autres personnages semble affectée par la violence
du vent qui emporte aussi les déchets de la ville. Mais la plus
théâtrale des images est probablement celle où l'on voit la statue de
Gengis Khan effacée par la poussière. À travers l'inquiétante absence
de vie de ce décor construit par l'homme apparaît, lorsque l'on observe
mieux l'image, un petit groupe de personnes sur le trottoir avec
chacune une pelle à la main, se protégeant du vent dans une position
exagérée. Que font-elles là, sur un coin de trottoir, comme si elles
attendaient que le feu de circulation devienne vert, alors que le
paysage est à peu près désert et, de toute façon, sans l'indice d'un
éventuel véhicule ? Ces exemples me fascinent et me
ramènent toujours à cette distinction entre la photographie comme
empreinte d'un réel non organisé, du moins dans le cas de la
photographie de reportage, et les disciplines où chaque intervention
est une décision, même dans le cas de l'accident. La photographie
capture tout ce qui est dans le cadre et ne peut faire autrement, alors
que les autres disciplines, qui n'utilisent pas le concept de capture,
ne placent dans l'oeuvre que ce qui est nécessaire au sens de l'oeuvre.
Mais si la caméra imprègne tout ce qui se trouve dans son champ de
vision et que les scènes ne sont pas préarrangées, comment ces images
peuvent-elles être si organisées ? Peut-être peut-on affirmer qu'il y a
souvent une espèce d'organisation naturelle de l'espace et qu'il ne
s'agit que de bien la capter ? Disons qu'un bon photographe sait saisir
de bonnes images comme un bon peintre sait placer les bonnes couleurs.
Mais cela ne règle pas la question de la théâtralité dans les oeuvres
d'Aquin.
Revenons au reportage et prenons comme exemple les
reporteurs de guerre. Nous avons tous déjà vu des photographies prises
lors de la guerre du Vietnam. Nous avons tous vu ces regards de soldats
paralysés par la peur ou dépassés par les événements, des civils
victimes de bombardements ou des enfants orphelins. Le désir du
reporteur-photographe de guerre est sans doute de montrer quelque chose
de vrai et d'authentique par la capture, par exemple, d'une expression
intense en émotions ou d'un paysage dévasté par la folie humaine. Ce
spectacle, il nous touche et nous y croyons. Non seulement y
croyons-nous, mais il est ce que nous voyons, et c'est justement la
force de ces images d'avoir capté ces empreintes de moments chargés
d'une densité hors du commun. Par la photographie de reportage, nous
sommes directement liés à l'événement que nous voyons, car nous savons
qu'il s'est réellement passé. En fait, nous sommes liés à un moment mis
en relief, et l'image nous propulse dans le passé afin que nous
touchions ce moment. Mais dans le cas des photographies de
ce corpus de Benoit Aquin, je n'ai pas l'impression d'être emmené dans
un ailleurs physique et temporel, mais au contraire d'être face à un
objet qui me garde là, participant à l'événement de sa propre
existence. Ce que je veux dire, c'est que ces images n'existent comme
oeuvres que par mon regard qui les regarde et ma pensée qui les pense.
Elles ne m'amènent pas ailleurs, elles m'emmènent dans leur propre
dévoilement en tant qu'oeuvres, et la qualité du travail d'Aquin sait me
retenir dans l'ouverture de ces mondes à la fois narratifs et
phénoménologiques. Posons donc une fois de plus la question
: le corpus présenté à Vu est-il de l'ordre du reportage ? Selon moi,
le travail du photographe a été fait à la manière d'un reportage avec
les préoccupations d'un reporteur, mais ces oeuvres ne reportent pas le
Dust Bowl de la Chine sur les murs de la galerie. Ce que ces images
reportent, tel un calque reportant un dessin, c'est la couleur de la
poussière et d'autres objets ; ce sont des figurants chinois, des
véhicules et des terrains vagues capturés par l'appareil sur le terrain
chinois. Ce qui est reporté finalement par ces images, ce sont les
choix de prises de vue d'un photographe de talent. Devant
les oeuvres de Benoit Aquin, je ne me suis jamais senti devant les
préoccupations de l'homme face au destin de l'existence de la vie sur
terre, mais devant des oeuvres et le dévoilement de leur propre
existence.
Le Dust Bowl chinois
VU
Du 4 septembre au 4 octobre 2009
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